LE NORD ANTILLAIS: UN ITINÉRAIRE EXOTIQUE more

Nathalie Schon Le Nord antillais : un itinéraire exotique Le nord, latitudes imaginaires, Actes du Congrès de la SFLGC à L’Université de Lille 3, Novembre 1999, Edition du Conseil Scientifique de l’Université Charles-de-Gaulle/Lille 3 (Ed. Monique Dubar & Jean-Marc Moura), 2001, p.459-468. » Le Nord antillais » peut paraître un titre déroutant. Qu’est-ce que le Nord antillais ? De prime abord, on peut penser à la partie septentrionale des îles, seulement dans la littérature antillaise ce clivage n’apparaît pas. Le Nord des Antilles correspond plutôt à la métropole. Alors pourquoi avoir choisi l’expression » Nord antillais » ? Tout simplement parce que ce titre traduit bien l’ambiguïté des rapports entre les écrivains antillais et la France. En effet, les auteurs antillais ne recherchent pas leur Nord aux îles, mais en Europe. Cette quête est le signe d’un exotisme puisque l’Europe est ressentie non seulement comme géographiquement mais surtout comme culturellement différente ; En même temps elle est le signe d’un espace familier contribuant à la construction de l’imaginaire guadeloupéen. À travers deux romans guadeloupéens : La colonie du Nouveau Monde de Maryse Condé et L’exil selon Juliade Gisèle Pineau, nous verrons que ces rapports, que l’on peut qualifier d’auto-exotiques, puisqu’ils créent le sentiment de l’étrangeté d’une partie de la propre culture (étrangeté et familiarité qui se rencontrent dans l’image du Nord) s’inscrivent dans le cadre d’un clivage centre/périphérie, parallèle à l’axe Nord/Sud (1). Edouard Glissant décrit l’espace méditerranéen comme un espace exotique : » Jamais, jamais pour moi l’idée de froid ne s’est auparavant associée à l’idée de mer. » (2); le thème du froid (froid climatique et froid psychologique) revient comme une obsession dans les romans qui abordent cet exotisme à rebours : le titre que Zobel a donné à un de ses romans » parisiens » est à ce titre programmatique : Quand la neige aura fondu (3). À l’opposé, l’on notera l’association régulière des Antilles avec le soleil dans Soleil de la conscience d’Edouard Glissant et Le soleil partagé de Joseph Zobel, symbole de la chaleur humaine prodiguée par un environnement familier, stéréotype tourné en dérision par Zobel : ainsi Samuel, le chauffeur de l’autocar Etoile du Sud reliant le bourg à la ville, amant volage de Joséphine qu’il abandonne avec leur enfant est décrit comme » la vie éclatée au soleil sous une poussée de sève virile. A lui seul Samuel faisait l’effet de tout un jazz-band ! » (4). Le constat semble simple : le Nord se définit pour les Antillais par un pays étrange et hostile, deux caractéristiques qui sont symbolisées dans la littérature antillaise par le froid, la neige, le Sud par contre est le familier, le bonheur symbolisés par le soleil et la chaleur. Cependant, des notes de familiarité surgissent par moments du sein de la description de l’exotique français, familiarité déconcertante qui annonce une confusion entre le pays natal et le pays lointain et qui est une des caractéristiques majeures de la littérature antillaise contemporaine : Ce qui fit aussitôt le succès du phono d’Odilbert, ce ne fut pas tant la nouveauté de sa forme que le genre de musique qu’il jouait. Des airs de chez nous : des biguines, des mazouks interprétés par des orchestres où l’on reconnaissait tous les instruments que nous aimons, ou chantés par des voix d’hommes et de femmes qu’on aurait dit de chez nous. Pourtant cela venait de l’Autre-Pays ! (5) L’instrument français a pris possession du répertoire musical antillais. Le narrateur suggère à travers le phonographe, symbole de porte-parole usurpé, que l’Antillais doit chercher une part de son identité dans un Ailleurs dont Joseph Zobel souligne pourtant l’étrangeté : » l’Autre-Pays « . Inversement le familier peut paraître étranger. L’étranger de passage dans les îles apparaît, pour ne citer qu’un exemple, sous les traits du voyageur de métropole décrit par Mayotte Capécia dans Je suis Martiniquaise. Ce qui frappe le lecteur dans le roman de Mayotte Capécia est que le point de vue de l’officier français est rapporté par l’Antillaise, qui l’a fait sien. Ainsi elle anticipe les réactions qu’elle attend de la part des » békés Martinique » (les planteurs) et des » békés France » (les métropolitains blancs) : J’acceptais aussi de ne pas être admise dans ce cercle, puisque j’étais une femme de couleur ; mais je ne pouvais m’empêcher d’être jalouse. (…) Nous passâmes la soirée dans une de ces petites villas que j’admirais depuis mon enfance, avec deux officiers et leurs femmes. Celles-ci me regardaient avec une indulgence qui me fut insupportable. Je sentais que je m’étais trop fardée, que je n’étais pas habillée comme il le fallait, que je ne faisais pas honneur à André, peut-être simplement à cause de la couleur de ma peau, enfin je passais une soirée si désagréable que je décidai de ne plus jamais demander à André de l’accompagner. (6) L’adoption du regard de l’Autre introduit un sentiment d’étrangeté dans la vie de Mayotte, qui finit d’ailleurs par quitter les Antilles auxquelles elle reste attachée, sans jamais s’y identifier, à destination d’une France qui reste inaccessible, mais à laquelle elle s’identifie. Son départ sur un bananier est symbolique : à l’instar de ces fruits tropicaux, Mayotte restera exotique pour la France, tout comme elle l’est à ses propres yeux : » Enfin, après quelques mois de cette vie décevante, je m’embarquai sur un bananier à destination de la France, de Paris et je dis pour toujours adieu à cette île où je ne laissais que des morts. (…) J’ai bien senti en écrivant ces pages qu’ils continuaient à rôder autour de moi. » (7). A priori la littérature antillaise paraît enfermée dans une opposition des stéréotypes du Nord et du Sud. Mais si l’on y regarde de plus près, l’intégration des stéréotypes du Nord : la neige, le froid traduit souvent une relation à la fois d’assimilation et de rejet de la culture métropolitaine : la neige est devenue familière, mais elle reste un symbole du Nord, décrit comme surprenant ou désagréable. Édouard Glissant illustre cette intégration des symboles d’un Ailleurs dans la conception de l’identité antillaise grâce à l’exemple de la neige : » Je reprends cette expérience de la neige. Longtemps, de là-bas, je la devinai, beauté menaçante. Et la première fois qu’à mes yeux elle offrit son écume, ce fut juste comme une pluie. Je l’avais connue déjà. » (8). Une partie de l’imaginaire antillais est donc perçue comme étrangère et attachée à l’imaginaire d’un autre pays situé dans un vague là-bas : pour illustrer ce transfert culturel, Raphaël Confiant commente ces quelques vers du poète martiniquais du XIXe siècle, Victor Duquesnay » Je suis né dans une île amoureuse du vent/ où les flamboyants pleurent en flocons de sang. (…) » Flocons de sang « , cette image magnifique évoque la chute des fleurs rouges de l’arbre flamboyant au début du carême. Belle image, magnifique image mais qui, hélas, n’évoque rien, absolument rien dans le vécu ou l’imaginaire du commun des mortels antillais » (9). Ce jugement suggère une séparation nette des cultures française et antillaise comme état idéal à atteindre. En effet, l’exotisme de soi ou auto-exotisme s’inscrit dans une relation particulière entre le Nord et le Sud : une relation entre un centre et sa périphérie. Le centre est défini par Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin comme un accès privilégié au pouvoir. Il ne s’agit donc pas tant d’un lieu que d’une position plus ou moins proche du pouvoir politique, économique et surtout symbolique, la périphérie n’ayant pratiquement pas accès au pouvoir de formuler sa propre identité à travers des publications et des institutions comme l’école (10). Si des auteurs comme les Martiniquais Aimé Césaire ou Patrick Chamoiseau ont adopté ce clivage afin de combattre l’hégémonie française, les guadeloupéennes Gisèle Pineau et Maryse Condé sont méfiantes à l’égard de l’idée même de centre et lui préfèrent une forme d’exil permanent. L’attitude des écrivains antillais par rapport au clivage Nord/Sud est donc des plus ambiguë et l’itinéraire de leurs personnages dans le Nord, la France, s’avère être non pas un itinéraire exotique, mais auto-exotique. En effet, le voyage en France leur faire prendre conscience de leur marginalité due à l’intériorisation du regard de l’Autre et provoque deux types d’attitudes : le rejet du centre français pour un centre franco-antillais qui n’en est finalement plus un, puisque sa périphérie a disparu (Gisèle Pineau) et la négation de l’idée même de centre pour un auto-exotisme assumé dans l’exil comme façon d’être au monde (Maryse Condé). Je me suis proposée d’aborder ce cheminement culturel à travers deux romans de Maryse Condé et de Gisèle Pineau : La colonie du nouveau mondeet L’exil selon Julia. Après avoir rejeté la France, Tiyi, l ‘héroïne de La colonie du Nouveau Monde tente de construire avec son mari Aton, qui se prend pour le dieu égyptien du soleil une secte en Egypte : organisée autour du culte du soleil, cette société est une utopie du Sud, elle traduit une volonté de construire une patrie dans le Sud au sens géopolitique du terme : Enrique Sabogal, ami des Guadeloupéens, compte sur l’établissement de la colonie à Santa Marta pour attirer du monde dans sa région, donc des richesses. Il veut bâtir son pays sur le spirituel, contrairement au Nord qui a à ses yeux établi sa force sur l’exploitation des hommes. Construite uniquement par opposition à un Nord qui a exclu la plupart des membres de la secte, elle est, aux yeux de Maryse Condé, vouée à l’échec. Critique des projets idéologiques tiers-mondistes, ce roman se clôt sur un scepticisme envers tout ancrage géographique et culturel définitif. Gisèle Pineau par contre conserve l’idée d’une terre d’attaches libérée de l’hégémonie de la métropole ; dans L’exil selon Julia elle dépeint la conquête des symboles du Nord comme prise de pouvoir culturel, mais elle partage avec Maryse Condé un scepticisme à l’égard d’une culture guadeloupéenne qui se voudrait homogène. Ces deux romans révèlent deux façons d’aborder l’exotisme, toutes deux basées sur une mise à distance du stéréotype exotique par l’ironie (Maryse Condé) et le kitsch (Gisèle Pineau). La colonie du Nouveau Monde offre en premier lieu le constat d’une prise de conscience d’une part d’étrangeté de la propre culture à travers l’expérience du rejet, dans une deuxième période le roman aborde le projet de résistance culturelle qu’opposent les deux personnages principaux à un Nord hostile. Enfin, Maryse Condé clôt son récit sur un constat sceptique en refusant toute forme d’identité homogène et ancrée dans un espace défini. Tiyi et Aton sont les deux personnages principaux du roman de Maryse Condé, tous deux ont vécu le rejet d’une société qu’ils considéraient comme la leur : la société française. Tiyi vit ce rejet, lorsqu’elle veut être un membre à part entière de la société parisienne : le rôle de la mouette lui est interdit, car une noire ne saurait se faire blanche : » Pourquoi les railleries ? La mouette est un oiseau blanc qui vole au voisinage des côtes. Un oiseau BLANC. » (11) . L’ironie sensible dans ce passage met à distance des stéréotypes européens intériorisés par Tiyi et rend sensible l’aberration d’une telle intériorisation, puisque celle-ci se retourne contre l’Antillaise. Ainsi, Tiyi fait l’apprentissage de sa différence dans un environnement qui lui est pourtant familier, notamment à travers son éducation familiale » française » : » Ces Lameynard dont l’orgueil oubliait que tous les nègres des Antilles sortaient des ventres d’esclaves. » (12). En fuyant la France et sa famille guadeloupéenne, elle espère échapper au déchirement identitaire : Elle ne se reconnaît dans aucune des deux cultures : » Avait-elle tort de se sentir mouette ? (…). Elle avait découvert au fil des mois qu’ils avaient raison, ceux qui se moquaient ! Sans le savoir, elle était faite pour jouer les servantes ou les prostituées. » (13). La blancheur de la mouette, couleur associée aux climats et aux cultures européennes : neige et pureté sont devenus les symboles de sa différence ; le Nord devient symbole de culpabilité : culpabilité de ne pas être blanche, pure, de ne pas pouvoir s’intégrer dans un milieu ressenti comme familier. Aton est le contraire des Lameynard, qui ont adopté la culture de la métropole sans être véritablement acceptés par elle. Tiyi et Aton sont présentés comme des êtres en exil permanent : » Méritaton s’était toujours imaginé que, d’une manière différente d’Aton, elle appartenait, elle aussi, à une espèce peu ordinaire. (…) Aussi, Méritaton avait-elle eu beaucoup de peine à croire Enrique quand il lui avait affirmé qu’en Guadeloupe des gens partageaient le sang de sa mère et se disaient liés à elle. » (14). Tiyi s’isole dans les deux pays : à Paris dans un hôpital psychiatrique, en Guadeloupe dans la colonie. En suivant Aton, Tiyi refuse une identité guadeloupéenne fictive, puisque malgré son enfance et sa famille restée sur l’île, elle s’y sent étrangère : » Tiyi ne lui avait jamais parlé d’elle-même et, par conséquent, ne lui avait jamais soufflé mot des Lameynard (…). Enrique avait eu toutes les peines du monde à en empêcher deux ou trois de débarquer de Santa Marta pour prendre légitimement possession de Méritaton et la frapper du sceau de la famille retrouvée. » (15). L’influence des valeurs et symboles français sur l’imaginaire antillais se traduit donc par l’apparition d ‘un élément habituellement rattaché à la sphère nordique : la blancheur. Dans La colonie du nouveau monde, Tiyi prend donc conscience de sa différence lorsque les théâtres parisiens lui refusent le rôle de la mouette sous prétexte que seul un blanc peut jouer un animal blanc. Le transfert de l’homme sur la mouette semble moins problématique, que celui d’un homme noir sur un homme blanc. Une instance extérieure, le monde artistique parisien, décide des normes auxquelles doit se soumettre l’Antillaise si elle veut exercer son métier. Les personnages de Maryse Condé vivent dans une architecture intellectuelle à laquelle ils ne contribuent pas plus en France qu’aux Antilles. La colonie est imaginée à l’origine comme une alternative, un moyen de trouver une légitimité ancrée dans l’Histoire, des racines profondes. L’Egypte, contrairement aux Antilles, possède une culture plusieurs fois millénaire, une culture noire d’après Cheikh Anta Diop (16). Le choix est donc doublement symbolique : le Soleil est à la fois symbole des Antilles et d’Aton, un des dieux égyptiens les plus vénérés, il représente le lien entre le présent et le glorieux passé d’un même peuple. Cependant l’Egypte est aussi la terre des légendes, celle des dieux en premier lieu. Cette terre des origines du Sud, suggère ainsi Maryse Condé, n’est qu’une chimère, une répétition du clivage traditionnel. En effet, les Allemands, membres de la colonie reproduisent ce clivage : Rudolf tue l’espoir de la colonie en assassinant Nefertiti, fille de Tiyi et d’Aton : or c’est un Haïtien qui est condamné pour le meurtre. L’inégalité entre le Nord et le Sud est donc maintenue. Le terme de colonie a été choisi pour son ambiguïté : il s’agit non plus de la colonie que les adorateurs d’Aton veulent établir en Egypte, mais de peuples de la périphérie qui sont colonisés par le Nord. La folie s’empare de Tiyi lorsque celle-ci se rend compte qu’elle se sent étrangère partout ; elle s’installe dans le refus de l’hospitalité d’Enrique Sabogal, et finit par ne plus attendre une solution miraculeuse qui ne vient pas. Une fois de plus, le corps médical édicte les normes de la santé mentale ; en Colombie, comme jadis à Paris, Tiyi dépend du jugement d’une instance extérieure, qui l’exclut par la maladie. La médecine par les herbes, pratiquée dans la colonie symbolise la volonté d’Aton de déterminer la destinée de sa colonie (elle est opposée à la psychiatrie), mais la maladie de Tiyi signifie l’échec de cette tentative qui se révèle être un aveuglement, une reproduction de nouvelles déterminations par la colonie cette fois. Or personne ne comprend le mal de Tiyi, son désarroi identitaire. Aton se suicide avec les membres de la secte par le feu, une fois de plus un symbole du Sud (chaleur du climat bien sûr, mais avant tout de la grande famille accueillante et solidaire, dont Maryse Condé a montré l’inconsistance à travers les Lameynard) est signe d’illusion, de destruction, symbolique reprise par les fleurs, exotiques dans leur arrangement incongru, qui juxtapose fleurs européennes et fleurs tropicales. Enrique Sabogal lui apportait des fleurs. Des roses. Des glaïeuls. Des anthuriums. Des œillets. Des oiseaux de paradis. Des dahlias. Des lys. Et des orchidées, rares et précieuses, dont la Colombie, aimait-il à dire, comptait des milliers d’espèces. Or précisément, cette profusion de fleurs dans sa chambre lui rappelait les décorations florales aux parois des demeures d’éternité égyptiennes et elle se voyait trépassée à son tour… (17) La symbolique des fleurs, comme celle du feu, sont des stéréotypes que le Sud a adoptés du Nord : dans Desirada, Maryse Condé développera ce jeu avec les stéréotypes qu’elle énonce pour mieux s’en moquer : » Cela semblait une trouvaille qu’une jeune Guadeloupéenne marie les anthuryums avec les oiseaux de paradis ou les gerbéras. Malheureusement, là non plus, on ne put la garder. Elle n’avait aucun sens de l’harmonie des couleurs. Et puis, elle était tellement morose. Elle ne souriait jamais » (18). Ce passage est un rappel de l’étrangeté de son environnement familier : et les roses de France et les anthuryums de la Guadeloupe paraissent exotiques dans la composition d’Enrique. Les fleurs et l’exotisme qu’elles traduisent sont attribués à la Colombie, devenue un pays totalement étrange, car il a cessé pour eux d’être un lieu de transit entre le pays d’origine auxquels ils ne peuvent s’identifier et un lointain, terre des origines rêvées, abstraite et inconnue. Au bout de leur quête l’ici et le là-bas se dissolvent dans le néant : le rêve égyptien devient celui des tombeaux, celui des vestiges d’un passé révolu et étranger. Maryse Condé refuse dans ce roman toute conception tranchée et monolithique de l’identité. Ses personnages se débattent avec leur ambiguïté et leurs errements, que certains parviennent à accepter comme façon d’être au monde. L’histoire de cette petite colonie est intéressante car elle dépeint le désarroi absolu d’un groupe d’hommes et de femmes face à l’étrangeté qu’ils portent en eux. La vie en suspens qu’ils mènent, la résignation, laisse la place à une acceptation de l’auto-exotisme, marquée par un retour en Guadeloupe, certes, mais un retour en débandade. Ainsi seule Méritaton, fille d’Aton et de Tiyi, retourne dans une île, qu’elle connaît à peine : » C’était comme si elle ne voulait pas que sa cadette enjambe l’eau et, dans la solitude, affronte des étrangers » (19). Le départ laisse la question de l’identité en suspens, niant toute possibilité d’un centre qu’il soit européen ou antillais, et c’est bien là une façon d’être au monde pour Maryse Condé, comme le confirment ses derniers romans. Dans L’exil selon Julia, Gisèle Pineau décrit le déracinement d’une guadeloupéenne, Julia ou Man Ya, emmenée en France contre son gré par ses enfants qui veulent la préserver d’un mari violent. Paris, où se déroule la majeure partie du roman, est décrite comme une ville hermétique, exotique pour Julia, alors qu’elle donne à sa fille Daisy ses repères. La France apparaît rapidement comme un pays ambigu : à la fois familier et étranger pour l’antillaise ; cette ambiguïté est illustrée ici par l’attribution des sentiments contradictoires à deux personnages distincts : Julia et Daisy. Daisy représente l’attachement à une France prestigieuse (elle la décrit à travers l’écriture qui seule peut percer les secrets d’une culture française idéalisée), Julia oppose à ce prestige la simplicité et l’efficacité thérapeutique du jardin créole, que cultive Julia dès son retour en Guadeloupe. Daisy a intériorisé un regard eurocentriste du Nord sur le Sud qu’elle qualifie, dans une exotisation dépréciative, de pays où règne la » sauvagerie » tandis que Julia a de son côté réalisé à quel point la France lui était exotique : le manteau militaire de son fils lui est protection contre la pluie, tandis que pour les gendarmes qui l’arrêtent, il s’agit avant tout d’un uniforme. La protection se transforme en carapace hermétique à toute compréhension. Toutefois cette vision somme toute manichéenne ne s’inscrit pas dans le cadre d’une identité monolithique essentialisée par des critères d’authenticité : les personnages sont distincts, mais tous deux appartiennent à la même famille. Aussi au fil du roman, les enfants acceptent également l’enseignement créole : » Pour notre apprentissage, elle ouvrit la terre de ses mains et planta des graines, enfouit des jeunes tiges. Nous étions à son école. » (20). Le créole acquiert le rang de mystère à déchiffrer à son tour ; les enfants découvrent son exotisme : » Perdus dans le mystère des paroles -qui portent sans fatiguer cinquante sens, dièses, gammes, et bémols-les enfants peinent (…) Ils sont d’ici sans en être vraiment… » (21). Culture française, comme culture créole sont familières à travers l’enseignement de Daisy et de Julia, mais toutes deux conservent une part d’étrangeté, d’aspérité : » D’un coup comme toujours dans ces moments de confusion, les temps se mirent à rebondir, grandes roues d’une carriole en caracoles et cabrioles sur une route de roches. » (22). Enfin, l’intégration du rêve dilue les frontières entre un réel relativisé et une utopie qui devient possible. Ainsi, l’identité devient mouvante, emplie d’une conscience de la relativité du réel : » Tant d’images égarées drivaient dans l’éternel retour des quatre-saisons de Là-Bas. Et la mémoire ne me rendait que ces jardins de chimère. Je m’étais inventé une Guadeloupe pour moi seule. » (23). Cette identité auto-exotique, qui brouille les frontières entre les deux pays et entre le réel et de l’imaginaire, suggérant que toute identité est un processus et non un état, est révélée à mesure que les personnages sont confrontés tour à tour à l’altérité d’une France et d’une Guadeloupe pourtant toutes deux familières. Les rapports entre la France et les Antilles sont toutefois inégaux. La France est un monde à deux dimensions qui correspondent à deux fonctions : l’éducation et la police. Gisèle Pineau, dans le chapitre intitulé » Les cinq ministères de Man Ya « , distingue cinq fonctions, dont les quatre dernières se rejoignent : l’armée, la religion, l’instruction, l’éducation et la médecine : la médecine peut être rapprochée de l’éducation, car les médecins qui ignorent la véritable cause du mal de Julia, la nostalgie, tente de l’ » éduquer » en lui imposant leur diagnostic. Tout comme chez Maryse Condé les médecins de la métropole établissent les normes, qui déterminent la place de l’Antillaise dans la société française. La police les fait respecter (épisode du manteau militaire). L’errance de Julia dans Paris est une scène clef : celle de la conquête du Nord. Julia n’a qu’un but à Paris : atteindre le Sacrécœur : symbole de la paix et symbole de Paris : on le voit de tous les points de Paris. Situé au Nord, il est la seule source d’orientation dans le labyrinthe des rues parisiennes. Julia associe le monument à une société antillaise idéale, délivrée des clivages raciaux. Il devient ainsi symbole antillais : » Déjà, sur le parvis où croissent toutes variétés de fleurs, un avant-goût du Paradis l’attend. Là, des oiseaux mangent dans la main des hommes et puis s’envolent et leurs ailes font flap flap flap comme pour applaudir à cet enchantement. Une cloche sonne. Gens de toutes couleurs et toutes générations rentrent ensemble pour s’incliner et prier Dieu. » (24). Cette scène est celle de la conquête du centre, du Nord et du pouvoir culturel symbolisé par la blancheur du bâtiment et du voile » immaculé » des sœurs car Julia transforme un des symboles de Paris en symbole antillais. À l’aide du kitsch, qui se caractérise par une peinture de tableaux faussement naïfs, Gisèle Pineau met à distance les symboles du Nord et les désacralise pour mieux les réinvestir. Dans cette superposition se lit une volonté de fusion culturelle. À travers le kitsch mis en scène, l’auteur se moque en fait du reproche d’inauthenticité attribué au terme et dépeint sa société idéale : » Elle est assise sur un nuage. Elle rit et mange des mangos roses. » (les mangues symbolisent la culture guadeloupéenne et l’histoire personnelle : elles renvoient au jardin de Routhiers qui est avec le Sacré-cœur, représenté par le ciel et le nuage, le point de référence de Julia) (25). La vision d’une réconciliation générale représentée par celle des deux femmes qui sont attachées l’une à la France, l’autre à la Guadeloupe traduit la volonté d’unir le Nord et le Sud : l’enseignement français et le jardin créole (parallèle de la médecine par les herbes dans la colonie) : » Je n’ai jamais pleuré la mort de Man Ya. Elle n’est jamais partie, jamais sortie de mon cœur. Elle peut aller et virer à n’importe quel moment dans mon esprit. (…) Son jardin de Routhiers est plein de sa présence. (…) Elle écrit Julia sur une ardoise dans une facilité que tu ne peux comprendre. » (26). Le rapprochement des deux femmes symbolise donc la conciliation de l’héritage créole refusé avec l’héritage français revendiqué et une acceptation de l’auto-exotisme. Même si le récit est souvent ambigu et se laisse séduire de temps en temps par un retour aux origines antillaises, Gisèle Pineau abandonne l’idée même de centralité, puisque sans périphérie, il ne peut y avoir de centre : » Le nombril de ce monde se trouve partout et nulle part » (27). Maryse Condé comme Gisèle Pineau décrivent un auto-exotisme né de l’adoption de regards exotiques sur le monde antillais et du pouvoir que le Nord exerce sur les Antillais à travers les institutions. Les deux auteurs montrent qu’il existe une voie qui permet d’échapper à l’alternative Nord/Sud, centre/périphérie en acceptant non pas la détermination extérieure, mais une identité mouvante. La distance acquise est perçue comme une façon non encyclopédique de comprendre le monde, sans pour autant que les deux auteurs revendiquent l’exil comme une identité modèle, mais plutôt comme le choix individuel de refuser les définitions imposées par une métropole ou par des idéologues locaux , le choix de jeter la boussole. Notes (1) Condé, Maryse La colonie du nouveau monde, Robert Laffont, Paris, 1993 ; Pineau, Gisèle L’exil selon Julia, Paris, Stock, 1996. (2) Glissant, Edouard Soleil de la conscience, Paris, Seuil, 1956, p.17. (3) Zobel, Joseph Quand la neige aura fondu, Paris, Editions Caribéennes, 1979. (4) Zobel, Joseph Le soleil partagé, Paris, Présence Africaine, 1964, p.107. (5) Zobel, Joseph Op. cit., p.148. (6) Capécia, Mayotte Je suis Martiniquaise, Paris, Editions Corrêa, 1948, p.150. (7) Capécia, Mayotte Op. cit., p.202. (8) Glissant, Edouard Op. cit., p.18. (9) Confiant, Raphaël » Questions pratiques d’écriture créole « . Écrire la » parole de nuit « . La nouvelle littérature antillaise. Paris, Gallimard, 1994, p.175. (10) » The perception and description of experience as » marginal » is a consequence of the binaristic structure of various kinds of dominant discourses, such as patriarchy, imperialism and ethnocentrism, which imply that certain forms of experience are peripheral.(…) The marginal therefore indicates apositionality that is best defined in terms of the limitations of a subject’s access to power. » (Ashcroft, Bill/ Griffiths, Gareth/Tiffin, Helen Key Concepts in Post-Colonial Studies, London, New York, Routledge, 1998, p.135. (11) Condé, Maryse Op. cit., p.45. (12) Condé, Maryse Op. cit., p47. (13) Op. cit., p.45. (14) Op. cit., p.253. (15) Op. cit., p.248. (16) Diop, Cheikh Anta Nations nègres et Culture, Paris, Présence Africaine, 1955. (17) Condé, Maryse Op. cit., p.193. (18) Condé, Maryse Desirada, Paris, Robert Laffont, 1997, p.82. (19) Condé, Maryse Op. cit., p.256. (20) Pineau, Gisèle Op. cit., p.305. (21) Pineau, Gisèle Op. cit., p.305. (22) Pineau, Gisèle Op. cit., p.303. (23) Pineau, Gisèle Op. cit., p.241. (24) Pineau, Gisèle Op. cit., p.125. (25) Pineau, Gisèle Op. cit., p.306. (26) Pineau, Gisèle Op. cit., p.305-306. (27) Pineau, Gisèle Op. cit., p.146. Bibliographie - Ashcroft, Bill/ Griffiths, Gareth/Tiffin, Helen Key Concepts in PostColonial Studies, London, New York, Routledge, 1998. - Capécia, Mayotte Je suis Martiniquaise, Paris, Editions Corrêa, 1948. - Condé, Maryse La colonie du nouveau monde, Robert Laffont, Paris, 1993. - Condé, Maryse Desirada, Paris, Robert Laffont, 1997. - Confiant, Raphaël » Questions pratiques d’écriture créole « . Écrire la » parole de nuit « . La nouvelle littérature antillaise. Paris, Gallimard, 1994. - Diop, Cheikh Anta Nations nègres et Culture, Paris, Présence Africaine, 1955. - Pineau, Gisèle L’exil selon Julia, Paris, Stock, 1996. - Glissant, Edouard Soleil de la conscience, Paris, Seuil, 1956. - Zobel, Joseph Le soleil partagé, Paris, Présence Africaine, 1964. - Zobel, Joseph Quand la neige aura fondu, Paris, Editions Caribéennes, 1979.
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