Esprits d’outre-mer : The Hundred Secret Senses d’Amy Tan et Célanire, cou coupé de Maryse Condé, une étude comparée. more

Esprits d’outre-mer : The Hundred Secret Senses d’Amy Tan et Célanire, cou coupé de Maryse Condé, une étude comparée. Les littératures francophones de la Caraïbe entre régionalisation et mondialisation, CRELIC-UAG/CELICIF, Plurial, 2002, p.85-96. Le rêve est dans le roman migrant un espace privilégié de confrontation des cultures. Chez Maryse Condé, la parenté de l’espace onirique avec celui du conte créole est évidente, tandis que chez Amy Tan, les légendes chinoises et américaines se heurtent en particulier à la tombée de la nuit, refuge des esprits ancestraux. La rencontre avec les esprits apporte des réponses à l’angoisse identitaire dans un univers régi par la rationalité et l’univoque : " This book argues that, despite the various manifestations of ghostliness in recent haunted literature, stories of cultural haunting are drawn together not only by their conjuring of ghosts to perform cultural work but also by their tendency to organize plots as a movement from negative to positive forms of haunting and by certain thematic concerns to which they obsessively return. " (1) Cette rencontre est étroitement liée au rêve, dimension complémentaire ou conciliation de l’espace familier et étranger, opposé aux modes d’investigation de l’ethnologie : le rêve survient comme marque du destin, de l’irrationnel et du surnaturel, alors que le regard ethnologique tente de classer et de comprendre les phénomènes étranges. Le rêve révèle, comme l’a montré Sigmund Freud, les souhaits refoulés par l’individu et lui permettent de les résoudre fictivement. Or, quand bien même le regard ethnologique n’est jamais objectif et implique des motivations et donc une subjectivité, on ne peut considérer son résultat simplement comme expression ou comme satisfaction de souhaits niés par la conscience de l’observateur. On peut considérer l’approche ethnologique comme un mode d’observation à un moment précis, dont le rêve est la manifestation souterraine. Ainsi, les séquences oniriques révèlent l’intégration du regard ethnologique dans l’intimité des personnages. Le regard à la fois extérieur de l’étranger qui découvre une culture inconnue jusque là et familier est présenté comme une constante dans leur univers. Les romans de Maryse Condé, et en particulier Célanire, cou coupé, illustrent cette fonction du rêve qui s’avère double : le rêve confirme à la fois la distance qui sépare la narratrice de ses proches, car les rêves ne sont pas compris, et l’identité car le rêve de Célanire aboutit à un attachement culturel. Comment se manifeste le déchirement culturel dans le rêve ? Pour répondre à cette question, il nous faut tout d’abord étudier sa nature chez Maryse Condé et Amy Tan. Le choix du rêve pour exprimer l’ambiguïté identitaire trouve peut-être sa source dans leur manifestation similaire. Selon Sigmund Freud, le rêve est avant tout interruption du quotidien : " Unser Verhältnis zur Welt, in die wir so ungern gekommen sind, scheint es mit sich zu bringen, dass wir sie nicht ohne Unterbrechung aushalten. " (2) . L’interruption du quotidien, voire du monde accepté comme vrai, est la caractéristique du rêve. Or, on peut en dire autant de la façon dont se manifestent l’exotisme et l’identité. Tous deux s’imposent à la suite d’un choc : la mort de la Charlotte, mère de Ludivine, adoptée par Célanire, le sacrifice de la narratrice sont des rencontres brutales entre deux univers perçus au même instant dans leur familiarité et leur étrangeté. Réalités multiples Dans Célanire, cou coupé, le conte, libéré des contraintes du réel, fonctionne selon les principes du rêve : interruption du quotidien et manifestation de désirs. Alors que l’auteur martiniquais Patrick Chamoiseau révèle dans son usage des contes une volonté d’exprimer de façon immédiate les conflits culturels en Martinique (Manman Dlo contre la fée Carabosse), Maryse Condé se sert de cette légende dans son dernier roman afin de brouiller les cartes. En effet, elle confronte deux versions d’un même fait : celle qu’offre le conte et celle de la rumeur, analyses différentes d’un même fait culturel. Pourtant, si ces versions sont différentes, elles concordent ailleurs pour interpréter les faits et gestes de l’héroïne comme actes de quimbois : Dans sa lueur aveuglante, avec l’impression de vivre un cauchemar, Hakim crut reconnaître l’endroit où il se trouvait. La crique isolée. L’encerclement des palétuviers. La case en gaulettes, portes et fenêtres mystérieusement closes. C’était la demeure de maman Dlô ! (…) Il sut ce qui l’attendait et que ce n’était pas un hasard s’ils étaient réunis là. À deux, ils allaient vivre l’aventure finale. (…) Les orpailleurs en vinrent à une conclusion. Ils s’imaginèrent que les deux compères avaient nuitamment quitté Cayenne et tenté de se rendre dans un des villages des bords du fleuve pour une de ces parties de cartes interdites, seul moyen pour les forçats d’avoir du cash, de s’acheter du kwak, un ou deux litres de tafia, des boîtes de sardines et, s’ils étaient chanceux, des pwa zyé nwa. Malheureusement, pendant le trajet, leur barque avait chaviré. (3) Le peu de fiabilité du conte, n’est pourtant nullement mythifié : l’ironie crée une distance qui empêche le lecteur de croire en la réalité d’un rêve (4) . Maryse Condé ne s’appuie pas sur le conte/rêve pour décrire une réalité : la légende de Maman Dlô, inquiétante par ses contradictions, annonce, au contraire, le rêve déstabilisateur de Ludivine, l’enfant adoptive de Célanire, traumatisée par les événements macabres, dont elle a été le témoin. Ce rêve est très difficile à interpréter. Or, l’écrivain ne donne aucun indice qui permettrait de deviner les rapports qu’entretient son personnage avec sa mère adoptive, conférant à ces derniers une aura de mystère : Recrue de fatigue, elle prit sommeil très vite. Mais des images ensanglantées passant et repassant dans sa tête vinrent la troubler. Dans des pitt’, de la volaille sacrifiée gisait en tas, déplumée, éviscérée. Elle finit par rouvrir les yeux et vit un homme aux cheveux gominés, à l’air avantageux, qui s’entretenait gravement avec son père.(5) Néanmoins, le rapport entre le rêve morbide et Célanire, à la fois présentée comme une sorcière et comme une victime de sorcellerie, est évident. Le lecteur a appris que Ludivine cherche à se venger de Célanire qu’elle rend responsable de la mort de sa mère, ce qui permettrait de voir dans le rêve une volonté de considérer Célanire comme une étrangère. Cependant à la fin du roman, Ludivine réalise qu’elle aime Célanire et accepte de l’accueillir dans sa famille. Une fois de plus, toute certitude est écartée et l’ambiguïté des personnages demeure entière. Ainsi, l’image de Mman Dlo n’est pas exclusivement positive ; elle possède également des aspects négatifs, relevés par Maryse Condé : Maman Dlô, croassa-t-il. Hakim connaissait la légende. Elle existait aussi en Côte d’Ivoire. Une enchanteresse à la longue chevelure huileuse passait ses journées à se baigner dans les profondeurs de l’onde. La nuit, elle en sortait, regagnait sa maison sur la rive. Tout en vaquant à ses occupations, elle enchaînait mélodie sur mélodie. Les sons qui sortaient de sa bouche étaient si harmonieux qu’on aurait cru un concert divin. Hélas ! malheur à celui qui l’entendait et s’approchait de la case, car elle se jetait sur lui, l’entraînait au fin fond de son palais humide pour mieux le dévorer. (6) On notera que les victimes de Maman Dlô dans le dernier roman de Maryse Condé sont des êtres ambigus, dont on ne saurait affirmer la culpabilité et qu’on ne peut accuser d’avoir tourné le dos à leur culture. Par ailleurs, la légende, source d’inspiration des revendications identitaires de Patrick Chamoiseau, ne semble pas trouver beaucoup d’écho chez Maryse Condé qui brosse le portrait d’une personne acariâtre et fainéante, qui vit au fin fond des bois dans un isolement bienvenu. L’écrivain en relativise en outre la particularité antillaise. Ce qui frappe particulièrement dans le conte mis en scène par Maryse Condé, est le refus d’une opposition tranchée entre le monde antillais dont les habitants de l’île ont pleinement conscience (" Mman Dlô ") et le monde français marginalisé (" l’univers rationnel français "). L’alternance de symboles, tout au long du texte semblent suggérer l’autonomie des images et donc une incapacité de maîtriser l’identité. Cette accumulation renvoie plus au rêve qu’à la peinture réaliste d’une société (7). De même, le rôle de la photographie documentaire dans Thehundred secret senses reflète une approche aussi supérieure que vaine, car elle ne sait prendre en compte la culture exotique : la narratrice a, lorsqu’elle déclenche, opté pour une explication, qui ne laisse pas de place à une alternative : How am I going to shoot any picture this afternoon ? (…) As I approach, I find myself loath to see my photo subject. (…) I nod to Kwan when she sees me. When I look in the coffin, I’m relieved to see that Big Ma’s face is covered with a white paper sheet. I try to keep my voice respectful. " I guess the accident damaged her face ". Kwan seems puzzled. " Oh, you mean this paper, " she says in Chinese. " No, no, it’s customary to cover the face. " (8) Le recours au chinois, qui remplace le baragouin sino-anglais, langage de l'entre-deux, symbolise le point culminant de la " confrontation " culturelle : la narratrice approche le pays de son double, Kwan, comme une ethnologue, prête à enregistrer le réel à l’aide de son appareil photo. La sœur d’Olivia réagit en exacerbant les différences, amenant ainsi le conflit salutaire. De la sorte, l’opposition se transforme en dédoublement, annoncé dès les premières pages du roman, quand bien même Olivia, l’héroïne du récit, s’en défend : " For most of my childhood, I thought everyone remembered dreams as other lives, other selves. Kwan did. (…) When I went to college and could finally escape from Kwan’s world, it was already too late. She had planted her imagination into mine. Her ghosts refused to be evicted from my dreams. (…) So which part was her dream, which part was mine ? Where did they intersect ? " (9) Les légendes chinoises s’insinuent dans une réalité américaine jusque là univoque. Cette perturbation, renouvelée lors de l’irruption d’un beau-père italo-américain, crée une confusion identitaire : " The first time I saw the go-between, I thought he looked Chinese. The next minute he seemed foreign, then neither. He was like those lizards that become the colors of sticks and leaves. I learned later this man had the mother blood of a Chinese woman, the father blood of an American trader. He was stained both ways. General Cape called him yiban ren, the one-half man. " (10) Le récit onirique laisse deviner ce qui est sous la surface, c’est-à-dire le déracinement d’Olivia comme de Célanire. Ainsi, le désarroi culturel motive chaque acte de la jeune femme, incompréhensible à la plupart des personnages, extérieurs aux rêves (11) . The hundred secret senses et Célanire cou coupé ne peuvent donc se comprendre qu’en tenant compte de la dimension inconsciente, symbole d’une ambiguïté auto-exotique constante. Les phrases et les traditions chinoises voire créoles sont expliquées, mais le texte ne semble pas plus accessible à un lectorat chinois ou antillais qu’à un autre (de fait, la recherche locale et internationale ne se distinguent pas fondamentalement, même si les compétences linguistiques des Antillais et dans une moindre mesure des Sinoaméricains permettent de creuser certaines analyses). Un mythe semble prendre racine dans la critique de la littérature postcoloniale qui cantonne bien souvent cette dernière à un rôle régional, comme si la dimension universelle lui était interdite. Il est vrai que plus d’un auteur participe à une certaine folklorisation de sa littérature, par une volonté de faire authentique, cependant les romans d’Amy Tan et de Maryse Condé se démarquent justement par une volonté d’échapper à cet embrigadement (l’analyse des auteurs, exégètes de leur œuvre, est un autre problème) : " Lecteur antillais pour qui j’écris, car toi seul peut comprendre le poids de ces mots, de cette histoire, car toi seul peut en accomplir les intentions dans l’Histoire, es-tu là ? Car c’est celui qui écoute, et reçoit la lettre qui, finalement, sait faire la différence entre folie et sens. N’est-ce pas Freud qui saura entendre les significations inconscientes de discours délirants, et en découvrira la lettre (c’est-à-dire le sens caché) ? (…) Le discours des auteurs de la créolité, pas plus que celui d’Édouard Glissant ou de Daniel Maximin, en effet, ne livre ses propres clés. " (12). Maryse Condé et Amy Tan n’offrent pas les clefs d’un récit exempt de méta-narration. Personnages comme lecteur sont confrontés à l’ambiguïté (13) . De fait, les énigmes, à travers un sens supplémentaire ("yin eyes", symbole du pouvoir d'investir les légendes sans se laisser enfermer dans une histoire "officielle") enseigné par Kwan et Célanire, apportent une nouvelle dimension à la perception de l’identité. Prophétie et réparation Deux types de rêve sont au centre des romans d’Amy Tan et de Maryse Condé : le rêve prophétique et le rêve réparateur. Cette distinction se base à la fois sur une explication mythique du périple de la narratrice et une analyse des fonctions salvatrices du rêve selon Sigmund Freud (14). Ces différentes versions de la réalité s’opposent à une volonté d’étude " ethnographique ", présentée comme source de savoir inutile, voire mensonger (les épisodes du sacrifice animal mis en scène pour les touristes dans The hundred secret senses traduit à merveille le manque de fiabilité d’une approche documentaire, car un savoir étant jugé " vrai ", l’exactitude de l’image devient un critère) (15) : There must be something wrong, I keep warning myself. Around the corner we’ll stumble on reality : the fast-food market, the tire junkyard, the signs indicating this village is really a Chinese fantasyland for tourists : Buy your tickets here ! See the China of your dreams ! Unspoiled by progress, mired in the past ! " I feel like I’ve seen this place before, " I whisper to Simon, afraid to break the spell. " Me too. It’s so perfect. Maybe it was in a documentary. " He laughs. " Or a car commercial. " I gaze at the moutains and realize why Changmian seems so familiar. It’s the setting for Kwan’s stories, the ones that filter into my dreams. (…) And being here, I feel as if the membrane separating the two halves of my life has finally been shed. (16) Toutefois, le regard ethnographique est en fin de compte rejeté au profit d’une interprétation équivoque des rêves. De fait, les rêves abordés dans cet extrait sont de nature très différente : le rêve touristique, rationnel, nostalgique et monolithique de l’étranger est confronté au rêve perturbateur de la narratrice. L’aspect néanmoins salvateur de ce dernier est exprimé à travers le " conte " des trois souhaits réalisés. La légende des oiseaux, incarnations des souhaits, a pour but de recréer l’unité familiale. La prophétie ? l’ancêtre symbolisée par Big Ma est morte comme l’annonce la disparition d’un oiseau ? introduit la notion de destin, contrairement au roman de Maryse Condé, qui rejette la réunion familiale et la prédestination culturelle. L’importance du destin, souligné par la croyance de Kwan en la réincarnation, semble en contradiction avec l’affirmation d’une certaine liberté dans le choix d’une famille biologique ou spirituelle : " The next world is segregated ? You can go to the World of Yin only if you’re Chinese ? " " (…) All depend what you love, what you believe. (…) " " What if you don’t believe in anything for sure before you die ? " " Then you go big place, like Disneyland, many places can go try ? you like, you decide. No charge, of course. " (17) Dans l’œuvre d’Amy Tan, l’ouverture à l’autre (symbolisé par Simon dans ce roman) n’est possible qu’à partir de cette réconciliation, alors que chez Maryse Condé, l’exotisme n’existe pas en dehors, mais à l’intérieur de l’identité. Pourtant, il semblerait un peu rapide de distinguer une écriture guadeloupéenne de l’exil et une écriture de l’intégration aussi large soit elle, car la récurrence du thème du dédoublement dans les romans de ces deux auteurs traduit une ambiguïté durable, c’est-à-dire un refus de recontextualisation totale (18). Ni identité unique, ni errance culturelle, les personnages d’Amy Tan cherchent une façon d’intégrer un héritage parfois en contradiction avec leur éducation américaine (19) : " Good old Kwan, she accidentally said Elza’s name wrong in exactly the right way. " (20) . Ainsi, l’ " erreur " culturelle d’origines imposées s’avère graduellement vraie, acceptée. Cette tendance à l’intégration de l’étranger est absente chez Maryse Condé. Le rêve a ici une fonction de concilier l’attachement à une culture et l’exotisme, considéré comme un questionnement bénéfique. La rencontre de ces aspirations apparaît dans la place faite à l’utopie dans Célanire cou coupé. Le changement se traduit notamment par l’acceptation de ce qui était jusqu’alors symbole d’aliénation, stéréotype subi de l’Antillaise toujours gaie : les fleurs (" Célanire accepta les fleurs. (…) Elle avait oublié la splendeur de son pays d’adoption " (21) ). Le foyer et le conservatoire fondés par Célanire répondent à un idéal d’éducation, que même les rumeurs ne parviennent pas à ébranler. Les édifices protégés par des jardins luxuriants sont les refuges et les bastions d’une société plurielle (22) : Charlotte, l’épouse française du colonisateur, est retrouvée morte après avoir tenté de percer les secrets du foyer, monde qui ne lui était pas destiné. Il n’y a cependant pas de ségrégation entre l’Afrique moderne et la France, car d’une part le projet de Célanire est éloigné des traditions locales et d’autre part, le portrait des fonctionnaires français est nuancé. Ainsi, l’utopie transforme ceux qui veulent y croire : " … Thomas de Brabant était devenu une autre personne. Il voyait l’Afrique avec des yeux différents. " (23) . Ce changement s’exprime également à travers une narration plus impliquée ; en effet, la distance fait place au commentaire direct, sans que la médiation d’un personnage soit nécessaire (contrairement aux protagonistes clairement identifiés, comme Veronica dans Heremakhonon, premier roman de Maryse Condé, l’auteur des jugements dans Célanire cou coupé demeure vague) : " Certains font eux-mêmes le lit de leur malheur " (24) , " Trop de gens voyaient en lui un mal blanchi bitako, tout juste habile à faire pousser la canne à sucre " (25) . Le rêve utopique parvient donc à transformer l’univers délétère de la rumeur et de l’impuissance en un choix véritable. Les créatures qui hantent Célanire, sources de destruction poussent Célanire à construire un foyer-refuge, selon ses propres visions, intégrant l’autre non plus de façon violente comme ce fut le cas à travers l’intrusion de l’univers magique dans la vie de l’enfant, mais à travers une recontextualisation voulue par la narratrice. À partir des ruines du passé, le récit aboutit au terme d’une accélération vertigineuse à une utopie sereine intégrant l’ambiguïté des identités et l’adoption d’une culture individuelle. L’écriture, lorsqu’elle place l’ouverture à l’autre au centre de ses préoccupations, a une fonction sociale (26) : celle d’introduire l’étrangeté dans une sphère habituellement réservée au familier, soit pour la compléter, soit pour offrir une alternative. Dans le cas des Antilles comme des communautés sino-américaines, souvent victimes d’une folklorisation, cette ambiguïté permet d’échapper à une identité figée dans une petite ou grande famille caribéenne ou une communauté pleurant éternellement un passé amputé. Elle permet, par ailleurs, de définir une littérature mondiale de la migration, échappant à l’incohérence de définitions dont le seul point commun serait une méfiance de l’Occident et la glorification des différences : " Wilson Harris soared into great flights of metaphysical lyricism and high abstraction; Anita Desai spoke in whispers (…) and I wondered what on earth she could be held to have in common with the committed Marxist Ngugi, an overtly political writer, who expressed his rejection of the English language by reading his own work in Swahili, with a Swedish version read by his translator, leaving the rest of us completely bemused. " (27) . Maryse Condé comme Amy Tan échappent au travers d ‘une littérature souvent et paradoxalement hermétique à tout ce qui est autre (les adeptes d’une littérature " mondiale " rejettent souvent ce qui ne leur paraît pas assez " mondial " - c’est-à-dire non pas universel, mais particulier voire particulariste - tout comme les défenseurs d’une littérature nationale refusent ce qui ne correspond pas à la définition de la Nation), pour partager une approche de l’identité assez semblable dans leur rejet des conventions culturelles. Ainsi, les points communs entre ces deux auteurs l’extrême insécurité identitaire exprimée par le rêve - permettent de parler d’une littérature de la migration. Ces convergences ne doivent cependant pas occulter certaines différences entre ces littératures de l’errance. Dans The Hundred Secret Senses, les croyances chinoises en la réincarnation et en une lignée familiale influent sur le rapport à l’exotisme, associant ce dernier à la notion d’un destin que refuse l’auteur de Célanire, cou coupé. Une approche " mondiale " est donc sans aucun doute intéressante afin de comprendre des phénomènes culturels liés à un type de société, à condition de ne pas se cantonner dans la définition de poétiques au service d’un régionalisme univoque et sans fantaisie, qu’il soit local ou global. Il serait ainsi peu convaincant d’inclure ces romans dans une littérature du passage, conformément aux analyses du " Middle Passage " de Naipaul, conception qui exclut l’exotisme, puisqu’elle implique que l’ancrage dans une tradition est l’état normal, que l’on quitte et que l’on retrouve, alors que les personnages de Maryse Condé et d’Amy Tan ne se situent pas dans un monde à part, mais intègrent le voyage dans leur vision de l’identité, en lui conférant une disponibilité pour l’aventure culturelle, le jeu des possibilités (28) : c’est ainsi que les esprits d’outre-mer, après avoir hanté les personnages, ouvrent la voie à une poétique de l’exotique. (1) Brogan, Kathleen Cultural Haunting. Ghosts and Ethnicity in Recent American Literature, Charlottesville, London, University Press of Virginia, 1998, p.17. (2) Freud, Sigmund " Der Traum " Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, Frankfurt, Fischer, 1997 (1ère édition : 1916), p.84. ("Nous supportons difficilement, semble-t-il, un monde dans lequel nous sommes entrés à contre-cœur, sans interruption "). (3) Condé, Maryse Célanire cou-coupé, Paris, Robert Laffont, 2000, p.133-134. L’inventaire hyper-réaliste de la vie de forçat (qui s’ étend au vocabulaire employé) marque un contraste singulier avec les suppositions vagues qui entourent la légende de maman Dlô. (4) L’utilisation du conte de Mman Dlô renvoie aux multiples références à cette légende dans les œuvres de Patrick Chamoiseau (Texaco, Manman Dlô contre la fée Carabosse). Contrairement à Texaco, le rêve ne se contente pas d’interrompre le quotidien, il le met en péril : si Patrick Chamoiseau fournit plusieurs explications possibles à la disparition de Ninon, les qualifiant même de " baboules enfantines " et d’ " affaire de diablesse encore plus lamentable " , il s’agit plutôt d’un procédé ironique qui vise à établir la véracité de toutes les versions ; en effet, celles-ci ont pour point commun leur structure identique : la renégate est punie pour avoir abandonné Esternome et ce qu’il représente : " La créature fredonna pour elle comme le font les sirènes dans les contes lointains. (…) Ninon fut prise dans cela et demeura charmée (c’est dire qu’elle y prit goût). Chaque fois que la rosée lui donnait une lessive, la rêveuse regagnait la ravine ou nul ne descendait (…) La sirène, convaincue d’être trahie, lui dévalait dessus dans un wacha d’écumes. Et mon Esternome ne vit plus que cela. L’écume étouffa la ravine comme si mille lavandières y secouaient du savon. (…) En tout cas, qu’elle ait été emportée par le musicien, par une sirène ou par je ne sais quelle diablesse à pipeau, l’importance était maigre. " (Chamoiseau, Patrick Texaco, Paris, Gallimard, 1992, p.163-164). (5) Condé, Maryse Op. cit., p.232. (6) Condé, Maryse Op. cit., p.131. (7) " Ganz besonders haben mich die Häufungen und Steigerungen interessiert mit denen sich Ihr Satz an das intimste Wesen des Beschriebenen immer näher herantastet. Es ist wie die Symbolhäufung im Traum, die das Verhüllte immer deutlicher durchschimmern lässt. " (Zweig, Stefan " Sigmund Freud " Über Sigmund Freud. Porträt. Briefwechsel. Gedenkworte, Frankfurt am Main, 1998, p.127 (1ère édition : Die Heilung durch den Geist, Leipzig, Insel Verlag, 1931)) (" Je m’intéresse particulièrement aux accumulations et aux développements de plus en plus audacieux de vos phrases qui permettent d’approcher lentement mais sûrement la nature des phénomènes décrits. Cela me fait penser à l’accumulation des symboles dans le rêve, qui laisse de mieux en mieux deviner ce qu’ils cachent "). (8)Tan, Amy The hundred secret senses, NY, Putnam, 1995, p.239. (9)Tan, Amy Op. cit., p.28-29. (10) Tan, Amy Op. cit., p.33. (11) " But their sons and daughters looked with a deep ambivalence on the idea of having to awaken a dormant Chinese side in themselves. (…) It is out of this experience of being caught between countries and cultures that writers such as Maxine Hong Kingston and now Amy Tan have begun to create what is, in effect, a new genre of American fiction. ", " And, most ironic, we are also reminded by these literary disjunctions that it is precisely this mental chasm that members of the younger generation must now recross in reverse in order to resolve themselves as whole ChineseAmericans. " (Schell, Orville " Your Mother Is in Your Bones " The New York Times, 19 Mars 1989, http://www.nytimes.com/books/01/02/18/specials/tan-hundred.html (12) Chancé, Dominique L’auteur en souffrance, Paris, PUF, 2000, p.190. (13) " I stare at Kwan. I stare at Big Ma. I think about what Du Lili has said. Who and what am I supposed to believe ? All the possibilities whirl through my brain, and I feel I am in one of those dreams where the threads of logic between sentences keep disintegrating. Maybe Du Lili is younger than Kwan. Maybe she’s seventy-eight. Maybe Big Ma’s ghost is here. Maybe she isn’t. All these things are true and false, yin and yang. What does it matter ? " (Tan, Amy Op. cit., p.246). (14) " Wir wissen auch, dass die Wünsche dieser entstellten Träume verbotene, von der Zensur abgewiesene Wünsche sind, deren Existenz eben die Ursache der Traumentstellung, das Motiv für das Eingreifen der Traumzensur geworden ist. " (Freud, Sigmund " Der Traum " Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, Frankfurt, Fischer, 1997 (1ère édition : 1916), p.204). (" Nous savons également que les désirs de ces rêves " travestis " sont des désirs refoulés, dont l’existence est la cause même de la " Enstellung ", le motif d’intervention de la censure. ") (15) Cette approche de la culture sino-américaine et antillaise peut être comparée à une enquête ethnologique selon Carlo Ginzburg, telle que la décrit James Clifford : " Another way of taking experience seriously as a source of ethnographic knowledge is provided by Carlo Ginzburg’s investigations (…) into the complex tradition of divination. His research ranges from early hunter’s interpretations of animal tracks, to Mesopotamian forms of prediction, to the deciphering of symptoms in Hippocratic medicine, to the focus on details in detecting art forgeries, to Freud, Sherlock Holmes, and Proust. (…) It may be added to a rather meager stock of resources for understanding rigorously how one feels one’s way into an unfamiliar ethnographic situation. " (Clifford, James The Predicament of Culture, Cambridge & London, Harvard University Press, 1988, p.37). (16) Tan, Amy Op. cit., p.205. (17) Tan, Amy Op. cit., p.99. (18) " On ne voit que discontinu, composite, hétérogène, échange synchronique, là où il conviendrait de ne pas oublier les tensions, les contradictions, les affrontements, les déphasages (la diachronie au sein d’un échange synchronique), les décalages, les réorganisations problématiques sous forme de décontextualisation ou recontextualisation. " (Pageaux, Daniel-Henri " La créolité antillaise entre postcolonialisme et néo-baroque " Littératures postcoloniales et francophonie (Ed. J. Bessière et J.-M. Moura), Paris, Champion, 2001, p.112). (19) Le thème de l’éducation et des divergences culturelles entre les générations est au centre de The Joy Luck Club d’Amy Tan (NY, Putnam, 1989). (20) Tan, Amy Op. cit., p.105. (21) Condé, Maryse Op. cit.,p.241-242. (22) " Seules les femmes pouvaient tenir en échec la colonisation (…) Le foyer des métis serait le lieu de rencontre qui manquait, l’endroit privilégié où naîtrait, croîtrait, se multiplierait l’amour entre les races. " (Condé, Maryse Op. cit., p.51). (23) Condé, Maryse Op. cit., p.51. (24) Condé, Maryse Op. cit., p.148. (25) Condé, Maryse Op. cit., p.157. (26) " Im Osten ist die Wahrheit kein Ende in sich. Die Wahrheit ist nicht die Lösung, sondern der Anfang der Probleme. Ich finde, Figuren wie der Arzt Gamini oder die Pathologin Anil sind weitaus repräsentativer, auch wenn über sie nicht geredet und nicht geschrieben wird und sie keiner Organisation angehören. Mich hat der Versuch, inmitten dieser Welt eine menschliche Gesellschaft zu entwerfen, immer weit mehr interessiert. Es mag kein sonderlich hoffnungsvolles Bild der Welt sein, das ich zeichne ; aber das Rettende und Heilende ist doch immer präsent. " (Ondaatje, Michael In Löffler, Sigrid " Der Weltausbesserer. Ein Besuch bei dem Schriftsteller Michael Ondaatje " Literaturen, N°1, Octobre 2000, Berlin, Friedrich Berlin Verlag, p.6.) (" À l’Est, la vérité n’est pas une fin en soi. La vérité n’est pas la solution, mais le point de départ de tout problème. Les personnages comme le médecin Gamini ou la pathologiste Anil sont bien plus représentatifs, même si l’on ne parle pas d’eux et s’il n’appartiennent à aucune organisation. Leur tentative de créer une société humaine dans ce monde m’a toujours intéressé plus que tout le reste. Ma vision du monde n’est sans doute pas très optimiste, mais les forces salvatrices et thérapeutiques sont en fin de compte toujours à l’œuvre. "). (27) Rushdie, Salman " ‘Commonwealth literature’ does not exist " Imaginary Homelands : essays and criticism 1981-1991, New York, Penguin, 1992 (première édition de cet essai : 1983), p.62-63. Ainsi, à la famille américaine des colonies de Guadeloupe et de Colombie alterne avec la vision d’une littérature mondiale de la migration, que Maryse Condé semble de prime abord favoriser, mais qu’elle rejette en fin de compte à travers la recherche d’un foyer qui lui permet de choisir ses appartenances, au-delà de la compréhension d’un canon culturel : " There is clearly such a thing as ‘Commonwealth literature’, because even ghosts can be made to exist if you set up enough faculties, if you write enough books and appoint enough research students. It does not exist in the sense that writers do not write it, but that is of minor importance. " (Rushdie, Salman Op. cit., p.70). (28) " Refus du quotidien, de la grisaille, du conformisme et surtout de la sécurité : acte de courage, d’abord. " (Mouralis, Bernard Les contre-littératures, Paris, PUF, 1975, p.99). Bibliographie Œuvres : - Condé, Maryse Heremakhonon, Paris, Robert Laffont, 1997 (1e édition : 1976). - Condé, Maryse Célanire cou-coupé, Paris, Robert Laffont, 2000. - Chamoiseau, Patrick Manman Dlo contre la fée Carabosse, Paris, Editions Caribéennes, 1982. - Chamoiseau, Patrick Texaco, Paris, Gallimard, 1992. - Tan, Amy The Joy Luck Club, NY, Putnam, 1989. - Tan, Amy The hundred secret senses, NY, Putnam, 1995. Œuvres critiques : - Brogan, Kathleen Cultural Haunting. Ghosts and Ethnicity in Recent American Literature, Charlottesville, London, University Press of Virginia, 1998. - Chancé, Dominique L’auteur en souffrance, Paris, PUF, 2000. - Clifford, James The Predicament of Culture, Cambridge & London, Harvard University Press, 1988. - Freud, Sigmund " Der Traum " Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, Frankfurt, Fischer, 1997 (1ère édition : 1916), p.79229. - Mouralis, Bernard Les contre-littératures, Paris, PUF, 1975. - Ondaatje, Michael In Löffler, Sigrid " Der Weltausbesserer. Ein Besuch bei dem Schriftsteller Michael Ondaatje " Literaturen, N°1, Octobre 2000, Berlin, Friedrich Berlin Verlag, p.4-13. - Pageaux, Daniel-Henri " La créolité antillaise entre postcolonialisme et néo-baroque " Littératures postcoloniale et francophonie (Ed. J.Bessière et J.-M. Moura), Paris, Champion, 2001. - Rushdie, Salman " " Commonwealth literature " does not exist " Imaginary Homelands : essays and criticism 1981-1991, New York, Penguin, 1992 (1è édition de cet essai : 1982), p.61-70. - Schell, Orville " Your Mother Is in Your Bones " The New York Times, 19 Mars 1989, http://www.nytimes.com/books/01/02/18/specials/tan-hundred.html - Zweig, Stefan " Sigmund Freud " Über Sigmund Freud. Porträt. Briefwechsel. Gedenkworte, Frankfurt am Main, 1998 (1ère édition : Die Heilung durch den Geist, Leipzig, Insel Verlag, 1931).
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