Sexualité et sacré dans l'oeuvre de Xavier Orville more

3 Repères Le bestial au cœur de l’humain : imaginaire sexuel et représentations littéraires Kangni ALEM 2 Pouvoir, sexualité et subversion dans les littératures du Sud Jacques CHEVRIER 8 L’autre et le semblable : la différence Landry-Wilfrid MIAMPIKA 13 Sexualité et sacré dans l’œuvre de Xavier Orville Nathalie SCHON 18 © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 Le bestial au cœur de l’humain : imaginaire sexuel et représentations littéraires Kangni Alem « On ne me tuera peut-être pas, non, il leur manquerait un bouffeur de morts, un amant de cadavres qui pousse son amour jusqu’à les dévorer, délicatement s’entend. » Le Déterreur1 Appliquée au domaine de la sexualité, l’opposition classique entre nature et culture se révèle souvent caduque et intenable. L’évolution des sociétés humaines, les ruptures dans l’espace et le temps entre ses conceptions morales posent problème quant à une lecture univoque des comportements sexuels à l’aune de la règle morale et de la déviation par rapport à la règle. D’où cette interrogation : et si finalement la nature, même avec ses « erreurs », « pas moins tragiques que celles qui poussent Œdipe à commettre les crimes les plus abominables »2, n’était que l’expression de l’humain en relation avec la multiplicité des fantasmes individuels et collectifs ? Nature et culture ou nature-culture ? Possible « identité des parfaits contraires », pour reprendre l’expression de Bataille3 ? La fiction littéraire, africaine principalement, sera notre fil rouge dans cette exploration fantasmatique au cœur de la bête humaine. « L’aîné des fils, au royaume de Juda… » L’idée même de la régulation du sexuel, inhérente à toutes les cultures, justifie a priori l’intuition de départ. L’inceste, par exemple, tabou universel, a longtemps été considéré comme la ligne de démarcation entre nature et culture. Même s’il s’est trouvé des auteurs pour dénoncer l’hypocrisie du tabou et tenter de justifier un acte universellement répandu. Ainsi Sade, par défi à l’ordre thermidorien : « Si nous parcourons l’univers, nous trouverons l’inceste établi partout […] l’aîné des fils, au royaume de Juda,doit épouser la femme de son père ; les peuples du Chili couchent indifféremment avec leurs sœurs, leurs filles, et épousent souvent à la fois la mère et la fille. […] l’inceste 1. Mohammed Khaïr-Eddine, Le Déterreur, Paris, Le Seuil, 1973, p. 61. 2. André Green, Les Chaînes d’Éros. Actualité du sexuel, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 47. 3. Georges Bataille, Les Larmes d’Éros, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1957. L’inceste [...] a longtemps été considéré comme la ligne de démarcation entre nature et culture. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 devrait être la loi de tout gouvernement dont la fraternité fait la base. »4 Le plus intéressant dans la réflexion de Sade sur l’inceste n’est pas forcément là, dans cette posture où il tente de concilier morale et politique, au contraire. Bien avant Freud et ses théories sur la sexualité5, le Marquis libertin avait touché du doigt une autre réalité que d’autres écrivains, plus tard, approfondiront par le biais de la fiction, à savoir le caractère troublant de l’acte incestueux que justifie moins une perversion qu’un désir de fusion : « L’inceste […] nous est dicté par les premières lois de la nature, […] et la jouissance des objets qui nous appartiennent nous sembla toujours plus délicieuse. »6 L’inceste chez Tchicaya U Tam’si subit un traitement à la mesure de la complexité du sujet. La thématique telle qu’elle apparaît en effet dans la nouvelle « Omoneh »7, subit une variation lorsque l’auteur la reprend dans Ces Fruits si doux de l’arbre à pain (1987). Les itinéraires qui mènent les personnages à l’inceste ne sont pas les mêmes dans la nouvelle et le roman, d’autant plus que les significations de l’acte diffèrent fondamentalement. Ainsi que le suggère Bernard Mouralis, les personnages du roman y ont recours comme un moyen iconoclaste d’échapper à l’Histoire, sur le mode de la régression volontaire, « volonté de sortir du cercle du conformisme révolutionnaire… »8 et de retrouver une sorte de complicité familiale, alors que l’héroïne homonyme de la nouvelle aboutit à l’inceste au terme d’un parcours qui la conduit du statut rêvé de mère bénéfique à celui de mère dévorante. L’itinéraire d’Omoneh suit une courbe morbide où la solitude et la malchance se côtoient constamment. Deux deuils sont déterminants dans son histoire, celui de ses parents, puis celui de son époux. La mort de ce dernier, tout aussi étrange et mystérieuse que celle de ses parents, transforme son destin de simple drame en tragédie. L’horreur de la mort renforce l’instinct de protection maternel qui va malheureusement déborder son cadre strict d’application, puisque la mère refusera de sevrer le fils surprotégé transformé en époux. Le refus du sevrage, conception abusive et pathétique d’une certaine pérennité de l’amour maternel, voilà justement le point nodal où naîtra le glissement entre protection et dévoration, où apparaîtra la réalité de la métamorphose de la mère bénéfique en mère ogresse du conte, ainsi définie par Calame-Griaule : « [...] mère abusive dans tous les sens du mot, soit qu’elle mange textuellement son fils, et c’est alors une figuration imaginaire de l’inceste […], soit qu’elle le mange au sens affectif en l’aimant trop et en le réintégrant dans son sein, ce qui est la plus sûre façon de l’empêcher de lui échapper en devenant adulte et en se mariant. »9 4. Sade, Français, encore un effort si vous voulez être républicains, Paris, Mille et Une Nuits, pp. 55-56. 5. Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, 1962 (Folio essais). 6. Sade, op. cit., p. 55. 7. In Tchicaya U Tam’si, La Main sèche, Paris, Robert Laffont, 1980, pp. 135-154. 8. Bernard Mouralis, « La Fin de l’Histoire ou les morts sans sépulture », in Europe, n° 750, 1991, pp. 115-120 9. Geneviève Calame-Griaule, « Une affaire de famille », in Destins du cannibalisme, Nouvelle Revue de Psychanalyse, VI, 1972, p. 191. Cité par Denise Paulme in La Mère dévorante. Essai sur la morphologie des contes africains, Paris, Gallimard, 1976, p. 303. Moins une perversion qu’un désir de fusion. Le point nodal où naîtra le glissement entre protection et dévoration. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 Omoneh nie l’inceste, voire le justifie. Sa vision à la fois grandiose et pathétique de l’amour maternel abolit toute idée de discontinuité entre la jalousie et l’inceste, la protection et le péché. Cette conception généreuse de la responsabilité de la mère aboutit nécessairement à la négation de la pudeur comme élément moteur de la distinction sexuelle. Il y a brouillage des codes qui distinguent les désirs humains entre eux et les objets sur lesquels porter le désir. Les engloutissements successifs du fils sont donc de l’ordre du péché si l’on se réfère aux codes de la société, mais un simple acte de protection dans la logique de la mère : « L’enfant était déjà plus qu’un adolescent qu’elle le menait à la rivière et officiait elle-même pour ses ablutions, comme prenant un plaisir gourmand au devoir d’être mère de tous les instants de ce fils unique et solaire, qui ne pensait pas qu’il en pût être autrement et qui exigea la réciprocité de traitement que la mère accepta avec effusion. »10 Effusion, jouissance, c’est pratiquement sous le même angle que le sujet sera traité dans La Répudiation11 par le romancier algérien Rachid Boudjedra : en couchant avec la jeune épouse de son père, Rachid le narrateur accomplit certes un acte de rupture œdipien, classique, mais surtout son acte dénonce le caractère contre nature de l’union entre un géniteur sénile et Zoubida achetée à quinze ans. Mieux, la fusion recherchée avec la mère répudiée est invoquée in fine : « Inceste. J’avais […] des attitudes d’enfant recroquevillé sur le sein de l’amante généreuse dont je rêvais qu’elle était naine. Retour au fœtus imprécis et dégoulinant mais solidement amarré aux entrailles de la mère-goitre ; je confondais, dans l’abstraction démentielle de l’orgasme, ma marâtre avec ma mère. » (p. 125). La négation de la pudeur comme élément moteur de la distinction sexuelle. Zoophiles, nécrophiles et autres sado-masochistes Peu d’auteurs africains ont abordé les sujets de la zoophilie et de la nécrophilie, tabous encore plus terribles eu égard à la sacralisation de l’acte sexuel, alors que la perception de l’animal peut elle-même être sacrale dans certaines mythologies ou cosmologies. Même la littérature maghrébine, héritière d’une tradition littéraire araboislamique où les liaisons amoureuses entre humains et êtres de l’audelà (nikâh’) passent pour être répandues12 peine à franchir le pas. Comment lire alors la scène de copulation entre Awa, l’amante noire et les setters de Chevalier, gouverneur français, sous la plume de Yambo Ouologuem13 ? Racolage littéraire ou imago censé cacher une problématique plus large ? Malheureusement, la scène paraît trop naturaliste et isolée pour une glose qui en révèle autre chose que 10. Tchicaya U Tam’si, La main sèche, pp. 150-151. 11. Rachid Boudjedra, La Répudiation, Paris, Denoël, Folio 1326, 1969. 12. Cf. A. Bouhdiba, La sexualité en Islam, Paris, PUF, 1986, p. 87. 13. Yambo Ouologuem, Le Devoir de violence, Paris, Le Serpent à Plumes, 2003, pp. 98-99. La perception de l’animal peut elle-même être sacrale dans certaines mythologies ou cosmologies. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 l’aspect parabolique à sens unique de la « domination » du maître blanc, d’autant plus qu’il n’y pas consentement des protagonistes.14 L’élargissement par Freud de la notion de sexualité hors de la stricte sphère génitale permet de mieux en cerner les significations multiples. L’acte sado-masochiste, fait avec le consentement de l’objet sexuel, révèle davantage d’ambivalence. Ainsi, lorsqu’il se laisse fouetter et pisser dessus par son amante qui veut le punir de ses échecs littéraires, Heberto Prada, personnage de Sami Tchak15 justifiet-il le bien-fondé de l’acte par la nécessité de passer par cette « humiliation » pour retrouver le stimuli créateur, mais la scène le choque à peine lui-même, eu égard à sa constante propension à fantasmer et à se considérer comme un moins que rien. La scène réunit deux protagonistes, Heberto Prada, aspirant écrivain en exil, et Ingrid, une Européenne obèse et célibataire ; mais davantage que la misère existentielle de l’artiste humilié, c’est le « roman familial » d’Ingrid qui se lit derrière la violence des situations, sa nature complexée qui est un condensé de non-dits et de frustrations régulières. Ce qui conforte la remarque de Freud, à savoir que « l’opposition […] sadisme-masochisme ne peut être expliquée par le seul élément d’agression »16. Les deux, le sadique comme le masochiste lancent des appels de détresse de bêtes en souffrance, à travers la violence de l’un et la soumission de l’autre. Le manque, la privation que peuvent révéler les comportements sexuels même les plus bestiaux, se trouvent également illustrés dans « Ci-gît ma passion », une nouvelle de l’écrivain Florent Couao-Zotti17. Tous les soirs, dans un cimetière, un homme déterre le cadavre de sa femme fraîchement enterrée et se livre à de curieux ébats sur son corps : « Lentement, il se dénuda sous la ceinture, écarta les jambes, s’installa entre ses cuisses verdâtres. L’odeur de chair en rebut lui cribla les narines. Pas de nausée dans la gorge. Mais tension, émoi, ferveur. Et tandis qu’il frétillait […] contre son sexe, il se mit à pleurer, à crier, coulant des larmes et de la bave. Souffrait-il ? Jouissait-il ? » (p. 14). À remarquer, surtout, la nature presque rituelle des gestes de l’homme, qui font douter qu’il s’agit là d’une profanation vulgaire. En effet, la découverte des raisons de l’acte indique qu’il s’agit ni plus moins d’une histoire passionnelle qui lie outre-tombe, et par cadavre interposé, l’homme Gaspard et son épouse Afy, accidentellement tuée. Un condensé de remords, de rendez-vous sexuels effectivement manqués du vivant de l’épouse – en cause l’alcoolisme de l’homme – et de séparation des corps pour fuir les violences domestiques, préside à cet amour morbide. D’autant plus que Gaspard est l’assassin 14. Le non-consentement de l’amante dans cette scène n’est pas la seule raison de sa sécheresse herméneutique ; dans La Répudiation de Rachid Boudjedra, la mère répudiée du narrateur se masturbe avec un chat (p. 93), il n’y a certes pas consentement de l’animal, mais l’interprétation de l’acte est moins univoque ! 15. Sami Tchak, Hermina, Gallimard, Continents Noirs, 2003, p. 208. 16. Freud, Trois essais…, pp. 47-48. 17. In Florent Couao-Zotti, L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes, Paris, Le Serpent à plumes, coll. Motifs, 2000, pp. 13-26. L’élargissement [...] de la notion de sexualité hors de la stricte sphère génitale. Des appels de détresse de bêtes en souffrance, à travers la violence de l’un et la soumission de l’autre. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 involontaire d’Afy. La copulation post-mortem se veut « devoir nuptial » certes, mais aussi demande de pardon, déclaration d’innocence et d’un amour éternel que la vie trop traîtresse n’aurait pas permis d’exprimer. Le délire normalise une situation en soi perverse18 ; dans l’esprit de Gaspard, Afy enceinte bientôt réintégrera la grande famille où domine encore, curieusement, la figure maternelle : « Dans deux mois, l’enfant sortira de son sein. On l’appellera Béa. Comme feu ma mère. Ma maman chérie. » (p. 25). Le délire normalise une situation en soi perverse. Le désir sans foi ni loi ? Serait-il légitime de soupçonner qu’il y aurait, par-delà tout propos sur le relativisme culturel, une autre explication aux perversions liées à la sexualité, au sens large où l’entend Freud ? Le dévoreur de cadavres de Khaïr-Eddine explique son acte par une pulsion dont la logique dépasse les strictes conventions de la morale des hommes. Et pourtant lui ne vit pas en dehors du monde, ce qui prouve que sa perversion ne nous est pas étrangère, ne serait-ce qu’au regard de cette leçon que rappelle Joël Dor : « La perversion est l’affaire de tous au moins au nom de la dynamique “normale” du désir qui s’y exprime et auquel nul n’échappe. »19 Interroger cette « normalité » à travers la littérature, c’est découvrir jusqu’où l’esprit humain peut jouer de l’ambiguïté propre à son statut de « mammifère supérieur ». « Pourquoi on se comporte en bêtes sauvages quand on baise ? Comme si on quittait la civilisation », s’interroge crûment le romancier cubain Juan Pedro Gutiérrez20, accentuant le trouble quant à savoir comment vraiment distinguer l’homme de la bête21. Malaise, en effet, puisque si la perversion sexuelle, forme extrême du désir, renvoie à la bestialité, l’animalité de l’homme, il faut toutefois rappeler que chez l’animal le fait sexuel n’atteint pas les mêmes extrémités, les mêmes « raffinements » et folies que chez l’homme. Dans le monde animal, effectivement, la sexualité semble suivre un cours naturel qui ne laisse pas de place aux débordements connus chez l’homme, aux distinctions jouissance/procréation, typiquement objets de constructions culturelles. Ce qui tendrait à confirmer que le bestial chez l’humain relève foncièrement de la culture, serait la conséquence d’une certaine imagination débordant le cadre implicite Découvrir jusqu’où l’esprit humain peut jouer de l’ambiguïté propre à son statut de « mammifère supérieur ». 18. Freud, encore : « Ce sont peut-être les perversions les plus répugnantes qui accusent le mieux la participation psychique dans la transformation de la pulsion sexuelle. Quelque horrible que soit le résultat, on y retrouve une part d’activité psychique qui correspond à une idéalisation de la pulsion sexuelle. La toutepuissance de l’amour ne se manifeste jamais plus fortement que dans ces égarements. » op. cit., p. 50. 19. J. Dor, in L’apport freudien, éléments pour une encyclopédie de la psychanalyse, dir. Pierre Kaufman, Larousse-Bordas, 1998, p. 426. 20. Pedro Juan Gutiérrez, Animal tropical, traduit de l’espagnol par Bernard Cohen, Paris, Albin Michel, 2002, p. 28. 21. L’animalité humaine, appelée pulsion par Freud, n’est pas à confondre avec l’instinct animal. Cf., à ce sujet, André Green, La déliaison. Psychanalyse, anthropologie et littérature, Paris, Hachette Littérature, coll. Pluriel, 1992, p. 151 et suivantes. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 des règles aménagées par chaque société, chaque civilisation pour sa survie22. Par-delà tout jugement moral, la folie sexuelle, en partie construction imaginaire, « idéalisation de la pulsion sexuelle » selon Freud, souligne la complexité du psychisme humain et de ses relations avec son environnement culturel. Effectivement, le modèle inconscient ou symbolique (au sens psychanalytique du terme) à partir duquel l’individu pervers déclenche son mécanisme de jouissance fait entrecroiser facteurs naturels et culturels, mais il apparaît finalement que dans la tension entre les termes du débat, la grille culturelle semble de loin la seule vraiment opératoire, étant donné qu’elle permet, sans trop de perte théorique, de mettre en forme la singularité de la démarche humaine en ce qui concerne la mise en branle de son imaginaire sexuel. Kangni ALEM Celfa - Université de Bordeaux III La grille culturelle semble de loin la seule vraiment opératoire. 22. Les travaux de Claude Lévi-Strauss, puis ceux de Juillerat, Godelier, Françoise Héritier… ont assez démontré le jeu subtil entre interdiction, prescription et besoin d’organisation sociale. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 Pouvoir, sexualité et subversion dans les littératures du Sud Jacques Chevrier « Mon écriture est une manière de se tenir le ventre avant la tête. Comprenez, merde, comprenez. Même si nous avons pris la honteuse manie de mettre la tête au-dessus du ventre, simplement parce que la tête est placée sur le ventre ? Vous voyez la connerie. Quand même l'on sait que dans la pratique de l'existence c'est les couilles et le ventre qui bougent avant tout le reste du corps.»1 Point n’est besoin d’être un grand clerc pour prendre la mesure du fossé qui sépare et, dans une large proportion, oppose les sexes. Ne parle-t-on pas, d’ailleurs, de sexe fort et de sexe faible et même si, dans cette acception, la charge érotique du mot se trouve pratiquement gommée, on ne peut ignorer la volonté de puissance dont il est implicitement porteur. Ce n’est pas le lieu d’ébaucher ici une psychanalyse des comportements sexués des hommes et des femmes, mais il est évident que, pour les premiers, la notion de virilité paraît étroitement corollée à l’exercice du pouvoir, comme en témoigne, dans les sociétés occidentales, la pratique légendaire du « droit de cuissage ». Ailleurs, chez les Yoruba du Nigeria, ne raconte-t-on pas que « l’offrande des œufs de perroquets », faite au souverain à la virilité déclinante, sonnait l’heure de sa mise à la retraite ! Comment mieux témoigner d’un lien unissant sexualité et pouvoir, et ce d’autant plus que la ségrégation des sexes qui a longtemps prévalu, et qui prévaut encore largement dans les sociétés arabo-musulmanes, a toujours privilégié l’hégémonie masculine au détriment du « deuxième sexe ». Bien entendu, ni l’Afrique subsaharienne, ni le Maghreb n’échappent à ce clivage auquel les œuvres contemporaines font largement écho, et il est clair que la sexualité constitue aujourd’hui l’un des thèmes dominants de la plupart des textes majeurs de ces dernières années, que ce soit dans les œuvres de Sony Labou Tansi, Calixthe Beyala, Rachid Boudjedra ou Bad Hadj Nasser, pour nous limiter à ces quelques exemples empruntés aux littératures du Sud. 1. Sony Labou Tansi, in Sony Labou Tansi, l’Autre monde, écrits inédits, Paris, Éditions de la Revue noire, 1997. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 L’érection permanente Première constatation, l’omniprésence, dans les œuvres étudiées, du phallus, à la fois instrument et symbole d’un pouvoir sans partage. Dans une série d’intrigues qui prennent souvent l’allure d’un combat sans merci entre hommes et femmes, la sexualité la plus débridée fait en effet l’objet d’une surenchère constante. Ainsi, pour le tyran de L’État honteux, le roman de Sony Labou Tansi, tout est mis en œuvre pour favoriser l’érection permanente des citoyens, à commencer par la nationalisation des bordels et la création de trois ministères ad hoc, le Ministère des Braguettes, le Ministère des Testicules et enfin le Ministère de la Pornographie, toutes institutions destinées, aux yeux du dictateur, à affirmer l’hégémonie de la virilité et, accessoirement, à renflouer l’État en alimentant les caisses du « Trésor pubique » ! Posséder ou être possédé, au sens sexuel du terme, telle semble donc être la seule alternative de cet univers délirant réduit au seul branle corps pénétrant/corps pénétré, dont Mon Colonel Martilini Lopès constitue l’incarnation la plus parfaite. Ce tyran mégalomane estime en effet qu’il possède un droit de préemption sur toutes les vulves du pays, et toute atteinte à ses prérogatives est immédiatement sanctionnée par la « peine de la hernie », on l’aura compris, l’émasculation systématique de ses rivaux. Un thème qui sera repris par Sony quelques années plus tard dans la pièce intitulée Qui a mangé Madame d’Avoine Bergotha ? N’est-ce pas le même colonel Martilini Lopès qui affirme : « Il n’y a pas 60 manières d’être Président, une seule, nom de Dieu, et il nous montre sa braguette… » Il peut même arriver que la réalité rattrape la fiction, ainsi qu’en témoigne ce chant de louange rapporté par le sociologue Comi Toulabor, dans un ouvrage consacré au Togo d’Eyadéma2, et dont la polysémie se passe de commentaires : « La clé a pénétré dans la serrure/la clé puissante d’Eyadéma a pénétré dans la serrure/peuple applaudissez ! » Les femmes… après L’ostentation du phallus serait incomplète sans la domination qu’il exerce à l’encontre du sexe féminin, le plus souvent victime de sa tyrannie. La plupart des textes que nous avons convoqués décrivent en effet une série d’épisodes dont les personnages féminins sont enfermés dans un ensemble de représentations stéréotypées, censées modeler leur comportement, qu’il s’agisse de la jeune fille, évidemment vierge, mais nécessairement excisée, ou de l’épouse dont la dignité s’évalue 2. Comi Toulabor, Le Togo d’Eyadéma, Paris, Karthala, 1986. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 au nombre de ses maternités. Situation que résume parfaitement Catherine Coquery-Vidrovitch, lorsqu’elle place la femme africaine sous la triple tutelle des trois « S », Silence, Sacrifice et Service3. Un « service » qui passe bien souvent par des rapports sexuels imposés, à la limite du viol, à l’instar de l’humiliante fellation qu’inflige à Ateba, l’héroïne de C’est le soleil qui m’a brûlée, un partenaire cynique. Tanella Boni, pour sa part, n’hésite pas à comparer la jeune mariée au taureau du sacrifice, « soigné, engraissé en vue d’une consommation certaine ». C’est, au demeurant, à la métaphore du cannibalisme que se réfèrent le plus souvent les romanciers lorsqu’ils veulent évoquer la possession sexuelle. « Papa Baba », nous dit Mongo Beti dans Perpétue ou l’habitude du malheur, « s’en faisait servir [des femmes] une demi-douzaine sur un canapé, chaque soir, comme les huîtres sur un plateau », tandis que dans Les Yeux du volcan, le maire, lui, juge toutes les femmes de son entourage « succulentes ». Gibier et objet de consommation convoité par les mâles détenteurs du pouvoir, la femme n’en demeure pas moins, à leurs yeux, potentiellement dangereuse, a fortiori lorsqu’elle a le malheur de naître du mauvais côté. « You can’t act like a man. You a woman and a coloured woman at that », objecte Nel à Sula, l’héroïne du roman éponyme de Toni Morrison, qui revendique une indépendance jugée iconoclaste par son entourage4. C’est qu’au regard de la communauté masculine, le sexe féminin constitue de par sa seule existence une menace de subversion. Ce n’est donc pas par hasard que Sony Labou Tansi parle du « cul essentiel et envoûtant » de Chaïdana, l’héroïne de La Vie et demie, un état de fait qui justifie sans doute l’ensemble des protocoles visant à en limiter les ravages. Et c’est ici le lieu d’évoquer non seulement l’imaginaire occidental, pour lequel la femme est longtemps demeurée la sorcière, mais également l’imaginaire arabomusulman qui l’enferme, au propre comme au figuré, dans un réseau serré de préjugés et d’interdits. Au Maghreb, on peut même avancer que la guerre des genres se caractérise par la colonisation délibérée d’un sexe par l’autre, ce dont témoigne, en particulier, l’organisation de l’espace en deux zones bien distinctes. D’un côté donc, la rue, le café, la mosquée où évoluent les hommes et les adolescents, de l’autre la maison (ou le harem), domaine exclusif des matrones et véritable huis clos où fermentent les rancœurs et les préjugés (honneur, respectabilité, pudeur) qui aboutissent à une véritable mythification du corps féminin, quand ce n’est pas à sa culpabilisation. « L’Algérienne », observe Frantz Fanon dans Sociologie d’une révolution, « a honte de son corps, de ses seins, de ses menstrues. Elle a honte d’être femme devant les siens ». La femme africaine sous la triple tutelle des trois « S », Silence, Sacrifice et Service. Le sexe féminin constitue de par sa seule existence une menace de subversion. Un réseau serré de préjugés et d’interdits. 3. Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Africaines. Histoire des femmes d’Afrique noire du XIXe au XXe siècle, Paris, Éditions Desjonquières, 1994. 4. Toni Morrison, Sula, New York, Knopf, 1973. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 La sédition du sexe féminin Mais le sexe féminin bafoué, instrumentalisé peut, le cas échéant, se révéler une arme à double tranchant. À l’oppression succède la subversion. Comme le mot le suggère, subvertir, c’est placer dessus ce qui était dessous, renverser l’ordre établi dans un mouvement qui n’est pas sans évoquer le processus carnavalesque. Et les héroïnes de notre corpus s’y emploient avec une redoutable efficacité. À la « dictature des couilles », pour reprendre l’expression de Calixthe Beyala, répond donc une guérilla féministe qui n’hésite pas à réécrire la Genèse. Ainsi au mythe biblique d’Adam et Eve substitue-telle, dans C’est le soleil qui m’a brûlée, un ancien mythe cosmogonique, Eton, qui place en son centre la Femme, étoile déchue descendue du ciel sur terre et maintenue captive par l’homme qu’elle était venue secourir. Plus prosaïquement, la romancière camerounaise développe à l’intention de ses « sœurs » un véritable programme de survie qui passe par le rejet du mariage et de la maternité, jette le discrédit sur la gent masculine et revendique l’instauration d’une solidarité entre femmes pouvant aller jusqu’à l’homosexualité. De son côté, Selma, l’héroïne du Démantèlement, figure archétypale de l’amazone, ne craint pas d’entamer sa propre guerre de libération contre le patriarcat, tandis que Yasmina, dans Le Voile mis à nu, affiche sans complexe sa liaison avec un étranger non musulman, un Français aux yeux bleus ! L’affrontement hommes/femmes repose sur toute une série de stratégies dont la moindre n’est pas le rabaissement systématique du sexe opposé. Tous les personnages masculins que nous avons évoqués font en effet l’objet d’un discrédit sans appel. « Rien dans les pines !… On va leur couper les couilles… On leur mettra dans leur bouche », déclare Assèze l’Africaine, jugement sans appel auquel répond le sarcasme de Selma raillant « les mâles lubriques, la langue pendante et les testicules à ras de terre »… On est donc bien loin de l’image du phallus triomphant auquel tend à se substituer un sexe dévorant, semblable à celui de Chaïdana dont les rendez-vous galants, chambre 38 de l’hôtel La Vie et demie, contribuent à l’élimination des hiérarques de la Katalamanasie. D’attribut soumis au bon plaisir de l’homme, ce sexe féminin devient donc à son tour conquérant et destructeur, au point de menacer l’hégémonie masculine, comme en témoigne l’obsession du « trou » qui hante le savant Estango Douma dans Le Commencement des douleurs, de Sony Labou Tansi, et qui se matérialise entre les jambes d’Estina Banos Maya, impitoyable Messaline dont les amants connaissent le funeste sort que la mante religieuse réserve à ses partenaires : « La seule façon d’avoir un homme, déclare-t-elle, c’est de le flinguer une fois qu’il a vu la route de notre ventre. Nous devons les manger une fois le paradis goûté. » Une guérilla féministe qui n’hésite pas à réécrire la Genèse. On est donc bien loin de l’image du phallus triomphant. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 À la lumière de ces quelques exemples, il est donc licite de parler d’une véritable érotique du corps féminin, désormais nommé, dévoilé, voire proclamé et célébré, que ce soit sous la plume de Calixthe Beyala dans sa Lettre d’une Africaine à ses sœurs occidentales ou, plus étonnant, celle de Rachid Boudjedra. Tandis que la première se félicite « d’être une femme, d’avoir un cul, une fente bien rose et rosée », Selma, dans Le Démantèlement, s’emploie à opposer le sexe masculin, synonyme de souillure et de saleté, à ce « sexe doux qu’elle porte dans le nylon de sa culotte comme une amande fendillée, duveteuse et friable ». La parole crue Indiscutable facteur de rejet des pouvoirs en place, la sédition du sexe féminin s’inscrit donc dans un processus de transgression des codes usuels, dont le moindre n’est pas, on s’en est rendu compte, le code langagier. La violence scripturale qui caractérise aussi bien les textes contemporains de Sony Labou Tansi (La Vie et demie, L’État honteux, Le Commencement des douleurs) et Calixthe Beyala (C’est le soleil qui m’a brûlée, Assèze l’Africaine), que ceux de Rachid Boudjedra (Le Démantèlement) et Badia Hadj Nasser (Le Voile mis à nu), deux hommes et deux femmes, s’élabore en effet dans un discours qui place le corps humain, masculin ou féminin, au centre d’un dispositif narratif inouï. Parole crue (à tous les sens du terme), volontiers paroxystique, théâtralisation de ce corps mis à nu, obscène, et s’il le faut démantelé et mutilé, toutes ces postures font éclater les conventions ordinaires de l’écriture dans une démarche qui n’est pas sans évoquer l’entreprise scandaleuse du Marquis de Sade. Sade à propos duquel Roland Barthes fait observer que « Dans toute société la séparation des langages est respectée, comme si chacun d’eux était une substance chimique et ne pouvait entrer en contact avec un langage réputé contraire sans produire une déflagration sociale. Sade passe son temps à produire ces métonymies explosives. La phrase lui sert de chambre d’explosion. » Jacques CHEVRIER CIEF - Université Paris IV - Sorbonne Un processus de transgression des codes usuels. Toutes ces postures font éclater les conventions ordinaires de l’écriture. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 L’autre et le semblable : la différence Landry-Wilfrid Miampika La réflexion contemporaine sur les différences et ressemblances sexuelles1 questionne la différenciation biologique des sexes (mâle et femelle), l’opposition du masculin et du féminin, les relations entre les sexes et la construction sociale de l’ordre sexuel. Ces éléments constitutifs de l’identité des genres, qui impliquent spontanément la représentation de sa propre sexualité et celle de l’autre, sont la conséquence des facteurs psychologiques, sociaux, culturels et varient d’un individu à l’autre, d’une société à l’autre, donc d’une culture ou religion à l’autre. Ils prouvent, par exemple, l’inexistence d’une masculinité unique : celle-ci a désormais des formes multiples qui fluctuent en lieu et temps. De plus, sur le plan biologique, les sexes entretiennent l’un et l’autre ce qu’Elisabeth Badinter nomme les « connivences secrètes » entre féminité et masculinité. Différenciation et fiction Comment la fiction africaine représente-t-elle les différences et ressemblances sexuelles entre l’Autre et Soi-même, de l’Un et l’Autre ? Comment s’approprie-t-elle des identités sexuelles ou de genre imposées ou possibles ? Il faudrait préciser qu’en Afrique noire, le sexe masculin est le genre historiquement dominant dans les champs du pouvoir politique, socio-économique et symbolique. En dehors des rites de passage différents – circoncision pour les garçons et excision pour les filles – le sexe masculin s’octroie des avantages réels et symboliques comme le droit à la polygamie. Malgré les mutations sociales actuelles, il n’y a pas de prise de conscience individuelle ni collective sur les différences et ressemblances sexuelles. Mis à part l’activisme isolé de certaines associations en Côte-d’Ivoire et en Afrique du sud,2 les minorités homosexuelles ne sont ni admises 1. Entre autres : Elisabeth Badinter, L’un est l’autre, Paris, Éditions Odile Jacob, 1986 ; Elisabeth Badinter, XY. De l’identité masculine, Paris, Éditions Odile Jacob, 1992 ; Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998 ; André Rauch, Le premier sexe : mutations et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette, 2000. 2. Lire la revue Africultures, « Masculin féminin », nº 35, Paris, L’Harmattan, 2001. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 ni culturellement valorisées. Et les tenants des transgressions sexuelles comme la transsexualité et le travestisme ont du mal à affirmer socialement leur singularité. Comme projet anthropologique et littéraire, la négritude a eu sans doute pour but premier de démonter la négation historique du Noir, son infériorisation culturelle et ontologique. En questionnant fondamentalement les rapports africains/non africains, la négritude a remis en question les stigmates de la différence ethnique, culturelle et historique liée à l’Afrique noire. Ses représentations imaginaires et symboliques permettent de se penser soi-même – comme autre et différent – afin de mieux interroger ses rapports avec l’altérité. Au-delà de cette question, elle n’a amorcé aucune épistémologie des différences de genres. L’urgence politique et sociale – la décolonisation puis les Indépendances – n’avait pas donné lieu à une réflexion sur les rapports entre l’autre et son semblable sexuel, leur complémentarité, leur distinction biologique, la réalité socioculturelle de la division sexuelle du travail, ou encore, l’origine des sexes. La représentation de la femme (mère ou autres) a enfermé celle-ci dans des valeurs dites naturellement féminines telles que la beauté, la douceur, la docilité, l’instinct maternel et la compassion magnifiées dans la poésie de Léopold Sédar Senghor. Depuis, la relation du féminin et du masculin est rarement évoquée. Elle n’est ni reconnue ni prise en compte et rarement thématisée par les écrivains hommes, où elle est représentée comme une relation asymétrique sans conflits sexuels réels dans la différenciation des rôles impartis par la tradition. En dépit des rites d’initiation comme la circoncision, la virilité va de soi et semble une donnée naturelle et immuable, assumée et exercée sans troubles de l’identité sexuelle. Loin de toute féminité, la sexualité de l’homme est hétérosexuelle. Sa virilité qui ne fait pas de doute a une valeur morale et vitale par la multiplication des contacts sexuels et des concubines. Cette posture de la spécificité masculine inconsciente est à contre-courant de la thèse d’Élisabeth Badinter dans son livre, X Y. De l’identité masculine, où elle démontre que le surgissement des identités masculines, contrairement aux naturelles identités féminines, deviennent des espaces permanents de conflits et exigent dans l’interaction avec l’autre des preuves, des devoirs et des efforts. Les guides providentiels de Sony Labou Tansi (L’État honteux, 1981) et autres récits africains de la dictature vivent leur impuissance sexuelle lorsqu’ils le sont sans angoisses, sans réelle conscience du dysfonctionnement ou anomalies de leur sexualité mutilée. Malgré leurs privilèges sexuels – pléthore des concubines, droit de cuissage, progéniture élargie – la théâtralisation de leur virilité est non seulement liée au grotesque et à l’obscène, mais renvoie aussi à la relation entre sexualité et pouvoir masculin en Afrique. Loin des hommes doux ou mous, ils font étalage des traits saillants de la masculinité comme l’agressivité et la violence en se prenant pour des hommes durs sans crise de masculinité Les tenants des transgressions sexuelles [...] ont du mal à affirmer socialement leur singularité. La virilité va de soi et semble une donnée naturelle et immuable. Ils font étalage des traits saillants de la masculinité comme l’agressivité et la violence. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 qui perpétuent « la subordination inconditionnelle des femmes au principe du plaisir mâle » comme « l’un des piliers de la reproduction du cycle phallocentrique »3. Approche misovire du masculin Au-delà de la domination largement entretenue de manière inconsciente dans les écrits masculins, les écritures féminines se focalisent bien plus sur la femme en tant que sujet et objet du discours et investissent mieux la tension du féminin et du masculin. La Camerounaise Werewere Liking a forgé – dans son roman Tu seras de jaspe et de corail4 – le néologisme Misovire pour désigner la différence ethnique, culturelle et sexuelle de la femme africaine. Désormais paradigme de la critique féminine africaine, la misovire fait justement allusion à la nouvelle génération de femmes (autre et noire) qui détestent ou ne trouvent admirable aucun homme. La misovire assume l’identité de toutes les femmes et l’écriture afin de nommer et partager ses expériences pour s’affranchir des valeurs masculines. Les récits féminins témoignent particulièrement des situations limites de la différence, de la confrontation entre soi-même et l’autre, donc avec soi-même comme un autre en donnant lieu à de véritables autobiographies fictives assorties d’expériences personnelles ou collectives contraignantes et aliénantes. Elles redéfinissent donc des stratégies – politiques, culturelles, intellectuelles – possibles de subversion de la violence structurelle et symbolique de la société africaine régie par les relents d'une domination masculine séculaire légitimée par les mariages forcés, la procréation obligatoire, la sublimation de la maternité, le problème de dot, la polygamie, la prostitution, les conflits avec le corps. Ces récits, qui dévoilent d’autres voix/voies pour se dire autre, pour dire les tensions entre l’autre et soi-même, ou encore, pour dire l’étrangeté de l’un face à l’autre, tentent de dépasser les rôles traditionnels (procréation, sacrifice et soumission) liés à la féminité de divers « états des femmes »5. Les narratrices africaines cristallisent la déstructuration de la famille étendue, les rapports tendus avec l’altérité, la libération sexuelle, l'impossibilité d'un dialogue fécond avec l’autre. Calixthe Beyala – qui amorce cette génération qu’Odile Cazenave appelle « femmes rebelles »6 – est sans doute l’une des voix qui évoquent avec vigueur l’altérité sexuelle féminine comme choix pour dire la femme. Partant d’une interrogation « sur la position de la femme fautive depuis la nuit des temps7 », son écriture essaie de 3. Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000, p. 152. Lire notamment le chapitre « Esthétique de la vulgarité », pp. 139-186. 4. Werewere Liking, Tu seras de jaspe et de corail, Paris, L’Harmattan, 1984, p. 8. 5. Cf. Nathalie Heinich, Les États de femmes, Paris, Gallimard, 1996. 6. Odile Cazenave, Femmes rebelles. Naissance d'un roman africain au féminin, Paris, L'Harmattan, 1996. 7. Calixthe Beyala, C’est le soleil qui m’a brûlée, Paris, Stock, 1987, p. 36. Désigner la différence ethnique, culturelle et sexuelle de la femme africaine. L’altérité sexuelle féminine comme choix pour dire la femme. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 résoudre la dichotomie entre une tradition réductible généralement au dualisme procréation/maternité, et une modernité ambiguë qui ne cesse de défier l’épanouissement du féminin. Son univers romanesque (C’est le soleil qui m’a brûlée, Tu t’appelleras Tanga, La Petite Fille du réverbère, Assèze l’Africaine) montre la désarticulation des valeurs établies à travers des thèmes récurrents comme l’égalité des sexes, le poids excessif de la famille, les élans de révolte, le dialogue homme/femme inachevé, les peurs ou fantasmes retenus, l’attente de l’amour face à la solitude. Dans ces récits, la maternité, le corps et la sexualité sont des entités vécues librement8. Niées socialement, les femmes transgressent les échanges sociaux par la prostitution volontaire ou occasionnelle et le refus de la maternité. Sans vivre la stérilité comme une exclusion morale, elles s’approprient leur corps comme stratégies de libération vis-à-vis de l’autre, ou encore, comme affirmation de liberté sexuelle, d’indépendance économique et affective. Le déplacement géographique constitue un moment de remise en question des identités sexuelles héritées. La conscience de l’origine culturelle, la différence sexuelle à travers l’invention d’une identité d’emprunt en sortent renforcées. Le Baobab fou (NEA, 1983) de Ken Bugul est un exemplaire voyage dans soi-même, une découverte des possibilités et des désirs de son propre corps. Et aussi une succession d’actes de folie, de nostalgie, de remords où l’on rencontre la rudesse du racisme, l’étrangeté en terre étrangère, la sublimation du pays natal. Traversé par des lieux communs sur la culture européenne, Le Baobab fou est une quête de l’autre à partir d’une initiation multiple renforcée par la drogue, l’alcoolisme, l’expérience de l’homosexualité féminine, la prostitution dans la solitude. Raconté à travers l’histoire de la fausse naïve Ken Bugul, ce récit urgent et à la limite de la transgression montre, à partir du corps de l'Africaine instrumentalisé comme espace de débat exotique et ethnique, les rêves rompus, les amours déçues mais aussi la passion pour des expériences inédites assorties de réflexions sur la sexualité interraciale. Elles s’approprient leur corps comme stratégies de libération. La passion pour des expériences inédites assorties de réflexions sur la sexualité interraciale. Différence et mutations sexuelles Les identités sexuelles, comme toutes les identités, sont des constructions historiques et sociales. Bien qu’en Afrique noire l’égalité entre les sexes soit loin d’être acquise, les mutations socioculturelles – l’instruction scolaire, l’indépendance économique des femmes, l’accès à d’autres modes culturels – la croissance incontrôlée de la vie urbaine, les contraintes de la modernité, l’évolution des mœurs, le sexe comme valeur d’échange, l’instinct de survie sont autant des vecteurs de changement de mentalités autour de la connaissance du 8. Sami Tchak, La sexualité féminine en Afrique : domination masculine et libération féminine, Paris, L'Harmattan, 1999. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 féminin et du masculin. L’interaction avec l’autre d’une culture différente ou l’inégale situation professionnelle du couple pendant le séjour en Europe élargissent les perceptions de l’altérité sexuelle et intensifient la prise de conscience de la singularité des genres. « Les femmes aussi sont des hommes »9, écrivait Sony Labou Tansi dans Les Sept solitudes de Lorsa Lopez. À cette assertion, Calixthe Beyala semble répondre : « Les hommes ne nous considèrent pas vraiment comme leurs égales, malgré de nombreuses améliorations apparentes. »10 Partant de cette confrontation des altérités sexuelles, la fiction africaine révèle les aspirations et les contradictions des oppressions larvées en réajustant la complexité des rapports des hommes et des femmes. En portant un regard nouveau sur les corps, les désirs et la sexualité comme une différence non antagonique avec l’autre comme semblable, elle dessine sans doute l’urgence des identités sexuelles hybrides affranchies des pratiques phallocratiques séculaires. Et devient un lieu de stratégies fécondes pour surmonter le pouvoir,11 la hiérarchisation des sexes et prôner ce que Calixthe Beyala désigne non pas comme l’égalité des sexes, plutôt comme « la différence-égalitaire entre l’homme et la femme12 ». Dans une modernité inachevée, cette participation comme sujet agissant dans l’histoire africaine est aussi une présence dans une mondialité élargie pour un dialogue sans nivellement des sexes, pour une reconnaissance mutuelle des différences et des transgressions sexuelles. L’enjeu de la fiction actuelle n’est-il pas de dépasser cette distinction tranchée entre soi-même et l’autre (féminin) – à la fois comme semblable et différent – en montrant des hommes réconciliés avec leur part de féminité, conscients de leur inachèvement masculin et de leur androgynie primitive ? Landry-Wilfrid MIAMPIKA Universidad de Alcalá de Henares, Espagne « Les femmes aussi sont des hommes. » Des hommes réconciliés avec leur part de féminité. 9. Sony Labou Tansi, Les Sept solitudes de Lorsa Lopez, Paris, Seuil, p. 45. 10. Calixthe Beyala, Lettre d’une Africaine à ses sœurs occidentales, Paris, Spengler, 1995, p. 55. 11 Tanella Boni, « Contribution à une analyse de la vie quotidienne des femmes africaines », Revue Diogène, nº 184, Paris, Gallimard, 1998. 12 Calixthe Beyala, Lettre d’une Africaine à ses sœurs occidentales, Paris, Spengler, 1995, p. 21. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 Sexualité et sacré dans l’œuvre de Xavier Orville Nathalie Schon De par le caractère intangible et absolu des valeurs qu’il véhicule, le sacré renvoie aux domaines essentiels dans lesquels l’esprit comme l’action des hommes se manifestent. Outre la sphère du religieux qui lui est, en quelque sorte, naturellement liée, ce champ du sacré s’applique également aux autres aspects fondamentaux de la vie sociale. Parmi ceux-ci, la sexualité et les formes dans lesquelles elle sera autorisée à évoluer trouvent dans le rapport au sacré (donc aussi au profane) un lien incontournable. Le sacré, la sexualité et les rites qui s’y rattachent se retrouvent dans l’œuvre de Xavier Orville, décédé en 2001, et qui, dans son roman Cœur à vie (1993), dénonce le délitement ravageur de la société martiniquaise et le naufrage de toute dignité individuelle ou collective. À la conquête de la sexualité et du sacré Il existe deux types de rites, dans l’œuvre de Xavier Orville : les rites de sacralisation et de désacralisation. Les premiers s’expriment par des rites de consécration : ceux qui introduisent dans le monde sacré un être ou une chose, comme les rites d’abstinence et de purification, quitte parfois à abandonner l’humain pour accéder à un autre ordre (Cœur à vie, Stock, 1993), tandis que les rites de désacralisation rendent un objet au monde profane, en général afin d’articuler un refus de la société et de ses règles. Chez Xavier Orville, ce refus n’est pas refus du sacré en lui-même, mais un rejet de l’imposture du sacré, lorsque les institutions se parent de ses attraits sans être pourvoyeuses de sens et qu’elles s’imposent à l’Homme. C’est cette conception vide et figée qu’il dénoncera dans Laissez brûler Laventurcia (Grasset, 1989) et dans Moi Trésilien-Théodore Augustin (Stock, 1996). Le constat de départ de Cœur à vie est celui d’un vide culturel prenant une dimension métaphysique aux Antilles : « Les clôtures ne sont plus à la même place : sentiers effacés, pas perdus, cœurs déboussolés à force de battements à contretemps – même le Sacré – Cœur de Jésus n’est plus comme autrefois à sa place dans les autobus ; Quitte parfois à abandonner l’humain pour accéder à un autre ordre. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 il regarde défiler la vie et les kilomètres sans comprendre ce qui lui arrive dans ce pays où jadis on l’avait vénéré. Et ainsi va le temps à la dérive, voile rapiécée et qui s’efforce de ne pas tomber en charpie : mais cela est impossible, car chaque jour ajoute d’autres voitures pour écraser les gens sur l’autoroute, d’autres musiques pour voler la cadence, d’autres téléviseurs pour désorienter, jusqu’à laisser la vie d’avant écroulée sur place comme une vieille maison rongée par l’humidité et les termites. » (p. 93) En effet, le sacré est chassé et remplacé par la profanité des faits divers si populaires aux Antilles. Il semblerait que la société martiniquaise, peut-être parce qu’elle est encore dans l’imaginaire de ses habitants une terre d’existences migrées, concentrées sur l’espace exsangue de l’île, ne se soit pas construite dans les esprits. Aussi, dans le roman de Xavier Orville, le divers des faits prend une connotation très négative : celle de la superficialité, de l’absence de toute morale et de désertion du sacré. Cette désertion du sacré est évidente dans le domaine de la sexualité, présentée par l’auteur comme obsession vidée de tout sens, car le sacré ne donne plus de signification à l’acte sexuel : la stérilité de l’héroïne Bergamote traduit ainsi la fin de la transmission culturelle. Bergamote choque car elle ne connaît plus de tabous ; physiquement elle étale sa chair débordante comme une masse qui ne peut plus être contenue, qui n’a plus de limites. Ce spectacle qui donne la nausée aux maris n’est pourtant que l’image de leur propre corruption. Bergamote rend d’ailleurs son époux clairement responsable de son état. En effet, selon Xavier Orville l’inconstance des hommes délite la société antillaise et confine les femmes dans des rêves de substitution. Bergamote en vient à mélanger quotidien et séries américaines à l’eau de rose, mais les idoles païennes de la télévision n’offrent qu’une consolation provisoire sans retisser le lien social maintenu par le sacré. Cependant, Bergamote tente de réintroduire le sacré dans son univers en imaginant son ange de rédemption, Ange Mignon : « Tu me crois livrée à la fornication, alors que je cherche des îles de pure tendresse pour remplacer l’insupportable réalité du présent. » (Cœur à vie, p.107). Au même moment, Anatole, le mari, tente de se dédouaner auprès de l’Église en y cherchant une absolution anticipée. Ce faisant, il illustre l’opportunisme ambiant, car la religion n’est perçue que comme grisgris occasionnel. L’incompréhension du sacré est tournée en dérision à travers le travestissement d’une parabole devenue absurde car profane (le corps) et sacré (l’âme) y sont confondus dans une sorte de Festival de Cannes du spirituel : « ...on avait vu des chrétiens énormes gagner la palme des élus à force de contrition et passer ensuite par le chas d’une aiguille avant d’entrer au ciel. » (p. 120). Le mélange de différents épisodes du Nouveau Testament confirme la désinvolture des habitants pour l’Évangile, voire leur incompréhension totale du sens figuré du texte.1 1. Cette phrase est un amalgame entre l’Évangile selon saint Jean (cf. 12 36), dans lequel Jésus est accueilli à Jérusalem avec des rameaux de palmiers, et l’Évangile selon saint Marc (cf. 10 25) : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » (Bible de Jérusalem). © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 Obsession vidée de tout sens, car le sacré ne donne plus de signification à l’acte sexuel. Une sorte de Festival de Cannes du spirituel. Anatole pense d’ailleurs avoir droit au paradis, comme il aurait droit au RMI. Le sacré qui implique des devoirs ne peut donc survivre dans ce milieu égoïste : « Mais enfin, Seigneur Dieu Tout-Puissant, Tu n’aurais jamais dû permettre une chose pareille. [...] Si encore Tu la faisais tricoter ou lire, ou empailler des papillons. » (p. 112). La société de consommation a donné le coup de grâce à une société qui ne produit presque rien et qui importe les denrées comme les rêves. Tout est à vendre, plus rien à conquérir, ni mériter. Le sacré, gratuit, est devenu absurde plus que désuet. Tout est commun aux Antilles d’Orville : Noël, fête galvaudée par excellence, prend ici toute sa dimension matérielle, car l’imitation de la métropole enviée la vide de son dernier sens : « Comment en effet fêter Noël sans huîtres et sans dinde aux marrons et sans foie gras et sans ces milliers de petites graines noires qui, paraît-il, sont les œufs d’un poisson étranger ? Partout s’entassent des boîtes, des paquets, des fioles, des flacons, des emballages de toutes sortes. Ils balisent le chemin, croissent et multiplient au fil des allées, se heurtent aux signes de croix... » (p. 147). Le gras et l’abondance sont symboles de décrépitude morale. Ainsi, la sexualité de Bergamote, devenue obèse, reflète la médiocrité d’une société dont la colonne vertébrale a lâché et qui s’accommode d’une existence au ras des événements. L’autre image de la sexualité exprime une violence généralisée, chronique d’un suicide annoncé à coups de crosse : « Voilà ce que nous sommes à présent : des affiches partout, la publicité, l’argent, la soif de jouir, la folie du jeu. A côté de ça, une femme se fait violer sur un trottoir et personne n’intervient. Moi je ne veux plus vivre dans un monde pareil. » (p. 151). La sexualité de Bergamote [...] reflète la médiocrité d’une société dont la colonne vertébrale a lâché. L’écrivain, l’œuvre et le sacré Dans Laissez brûler Laventurcia, le narrateur appelle déjà de ses vœux un équilibre social perdu : « ... la balance de la loi était déséquilibrée » (1989, p.149). Afin de faire table rase, le personnage de l’écrivain n’hésite d’ailleurs pas à employer les grands moyens : le feu est déclenché aux quatre coins de la ville par Laventurcia, héroïne de ce roman, car elle incarne les envies figurées de ravages et de renouveau qui embrasent les esprits. Cependant, la voie des cerfs-volants n’est pas une évasion vers un nouvel ordre moral imposé aux habitants par des idéologues dogmatiques : « Les faux prophètes et quelques écrivains qui s’étaient frottés les mains croyant que l’Apocalypse était là durent déchanter. » (p. 24). L’auteur laisse, dans ce passage parmi d’autres, au lecteur le soin d’identifier les confrères qu’il accable : « ... une bande de grammairiens et de juristes (prétendus intelligents) se sont abattus sur la réalité pour l’enfermer dans des catégories logiques » (pp. 204-205), le menant ainsi grâce à un jeu de piste littéraire en terres de créolité. La façon, critiquée ici, © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 dont Raphaël Confiant, l’un des auteurs, avec le grammairien Jean Bernabé et le juriste Patrick Chamoiseau, de l’Éloge de la créolité (Gallimard, 1987) abordent le thème de la sexualité est fondamentalement différente de la vision de Xavier Orville. En effet, le personnage récurrent dans l’œuvre de Raphaël Confiant est la prostituée, or celle-ci n’est pas, comme l’on pourrait s’y attendre, un élément subversif de la société bourgeoise et aristocratique des Antilles, mais bien au contraire un élément conservateur. La prostituée idéalisée est présentée comme un des symboles d’une nature antillaise authentique, « populaire » et révolutionnaire, qu’il s’agirait de redécouvrir. Elle est sacralisée de la même manière que la Vierge du Grand Retour sans offrir de perspective au-delà du programme d’un manifeste et c’est cela que rejette Xavier Orville à travers ses portraits de femmes flamboyantes ouvertes au dialogue avec l’artiste. Ainsi, la frénésie sexuelle provoquée par son héroïne Laventurcia trouve, quant à elle, son paroxysme dans une scène de carnaval qui est opposée à celle du tribunal, dépassé par le phénomène de l’incendiaire des sens. Le carnaval n’est plus ici un rejet du passé, mais un refus des nouveaux interdits, un plaisir qui se fait révolte contre les maîtres de demain : « La ville livrée au plaisir avait perdu ses feux rouges et ses sens interdits. » (p. 201). La sexualité selon Orville est donc espace de redécouverte de soi et de liberté. L’écrivain apporte la flamme de Prométhée aux habitants, jusque-là tranquilles, afin qu’ils redéfinissent leurs valeurs : « C’est à la lueur des flammes qu’ils épellent leur destin. Qu’ils apprennent à devenir ce qu’ils sont. Qu’ils osent imaginer un monde différent. C’est en mettant le feu partout que tu les aides à ne pas bâtir sur du sable. » (p. 83). Cependant, il est lui-même consumé par son étincelle créatrice, car si l’œuvre appartient à l’écrivain, l’écrivain appartient aussi à une œuvre qui lui échappe. Ainsi le narrateur devient-il à son tour un personnage de roman : « Je zigzaguais et même si les gens m’accordaient une existence réelle, avec carte d’identité et numéro de Sécurité Sociale à l’appui, c’est moi à présent qui titubais, entre corps et ombres, m’accrochais à mes repères. » (p. 134). Cet acte de création est une re-naissance, telle celle de Lazare empruntée à la Bible dans La voie des cerfs-volants (Stock, 1994), défiant la mort et lui volant son pouvoir destructeur. Ainsi, le dictateur sanguinaire de Moi Trésilien-Théodore Augustin, une des dernières œuvres de Xavier Orville, échouera toujours face à l’écrivain-inventeur de mondes, coupable « ... d’exhibition déviationniste ». Le roman de cette conquête du pouvoir par un précurseur des « Polpots potentiels », dénoncés par Césaire en exergue de l’ouvrage, n’en est pas moins un avertissement de lendemains qui déchanteront si n’est pas combattue « ... l’inertie de son île-pirogue, dont il déplore la nonchalante passivité »2. 2. Quatrième de couverture de Xavier Orville, Moi Trésilien-Théodore Augustin, Paris, Stock, 1996. La prostituée idéalisée [...] est sacralisée de la même manière que la Vierge du Grand Retour. La sexualité selon Orville est donc espace de redécouverte de soi et de liberté. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003 La réinvention du sacré L’écrivain martiniquais plaide donc dans ses romans pour une réforme fondamentale de la société antillaise, de la place de la sexualité et du sacré : « Car nous naissons seulement ici ; mais cet endroit n’existe pas vraiment, puisque nous ne savons pas l’habiter. » (Cœur à vie, p.132). Afin d’y parvenir, il est nécessaire selon l’auteur de ces récits merveilleux, mais aussi selon bon nombre d’auteurs guadeloupéens comme Maryse Condé ou Gisèle Pineau, de repenser le sacré, car malgré des conclusions divergentes, le diagnostic est le même3. On le voit, les écrivains des îles, influencés par leur destinée individuelle mais aussi par l’Histoire de leur terre natale, adoptent des positions complexes face à la question du sacré. L’écriture antillaise rejette d’une part des interdits perçus comme extérieurs en réaction à une relation jugée inégalitaire avec la métropole ou avec les nouveaux maîtres antillais, d’autre part elle critique un chaos autodestructeur, lié à l’absence de valeurs et de règles collectives, appelant la réinvention du sacré. De plus, l’espace exigu de l’île concentre les phénomènes de sacralisation et de désacralisation en faisant éclater les contradictions et les tensions plus rapidement et plus violemment qu’ailleurs. Nathalie SCHON Malgré des conclusions divergentes, le diagnostic est le même. 3. Voir l’analyse du sacré et des stéréotypes dans la littérature guadeloupéenne dans : Nathalie Schon, « Le nord antillais : un itinéraire exotique », in Le Nord, latitudes imaginaires, Actes du Congrès de la SFLGC de Lille, Novembre 1999, Édition du Conseil Scientifique de l’Université Charles-de-Gaulle-Lille-III, 2001, pp. 459-468. © Notre Librairie. Revue des littératures du Sud. N° 151. Sexualité et écriture. juillet - septembre 2003
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